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Structurer l'industrie culturelle guinéenne : un levier stratégique pour l'attractivité et l'investissement

Le 30/03/2026 à 12:39 0

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Je me souviens encore de ce moment, en 2011, quand je suis rentrée en Guinée après des années aux États-Unis. Dans mes bagages : un diplôme en journalisme de l'Université de Houston, des repères plein la tête, et une conviction un peu folle, celle que la Guinée avait des histoires à raconter au monde. Des histoires qui méritaient une caméra, un scénario, une diffusion internationale. Beaucoup m'ont dit que c'était trop tôt. Que le marché n'était pas prêt. J'ai quand même lancé CBC Worldwide.

Et aujourd'hui, plus de dix ans après, je ne dis pas ça pour me féliciter. Je le dis parce que ce que nous avons bâti, émission à succès, première téléréalité d'Afrique de l'Ouest francophone, documentaires diffusés sur Africa 24, partenariats avec l'UNICEF, Canal+ et l'UNESCO, tout ça ne s'est pas construit tout seul. Cela a demandé de poser pierre par pierre, ce qui peut, collectivement, devenir une infrastructure solide pour l'industrie culturelle guinéenne. C'est précisément de ça que je veux parler ici.

Un pays riche de ses créateurs

La Guinée regorge de talents. Ses musiciens, ses cinéastes émergents, ses entrepreneurs créatifs, sa jeunesse connectée et ambitieuse : tout cela constitue un capital humain exceptionnel. Conakry vibre. Les idées fusent. L'énergie est là, palpable, contagieuse. Et c'est cette énergie, je l'ai vue de mes propres yeux depuis que je suis rentrée, qui me convainc que le pays est prêt pour l'étape suivante.

Ce que j'ai appris au fil de ces années, c'est que le talent ne suffit pas à lui seul pour bâtir une industrie. Il lui faut un cadre. Non pas pour le contraindre, mais pour lui donner de l'ampleur. Le talent guinéen mérite d'être vu, distribué, reconnu, pas seulement localement, mais à l'international.

« La Guinée a des histoires à raconter au monde. Il s'agit maintenant de leur donner la scène qu'elles méritent. »

Ce que l'Afrique nous enseigne

Partout sur le continent, les industries créatives prennent une place stratégique dans les économies nationales. Au Nigeria, Nollywood est aujourd'hui une économie à part entière, pourvoyeuse de devises, d'emplois et d'influence diplomatique. Au Maroc et au Rwanda, des commissions nationales du film attirent des productions internationales et font entrer des millions de dollars dans les économies locales.

Ces pays ont compris quelque chose d'essentiel : la culture n'est pas un secteur accessoire. C'est un levier d'attractivité, d'image et d'investissement. La Guinée possède tous les ingrédients pour écrire sa propre version de cette réussite. Sa musique rayonne bien au-delà de ses frontières. Sa diaspora est engagée. Et des signaux récents, l'intérêt croissant d'acteurs étrangers du cinéma et des médias pour Conakry, confirment que la curiosité existe. Il s'agit maintenant de transformer cette curiosité en partenariats durables.

Simandou 2040 : quand la vision nationale donne une place à la culture

Il y a un signal politique fort que je tiens à saluer ici, et qui change profondément la donne pour notre industrie créative : le programme Simandou 2040, porté par Son Excellence le Président de la République, Mamadi Doumbouya.

Si Simandou est naturellement associé à l'exploitation du plus grand gisement de minerai de fer inexploité au monde, ce qui retient mon attention en tant qu'actrice de l'industrie culturelle, c'est son deuxième pilier : le rayonnement de la culture guinéenne à l'échelle internationale.

C'est un signal rare, et il faut en mesurer toute la portée. Rarement dans l'histoire récente de notre pays, une vision de développement national a explicitement accordé à la culture le statut de levier stratégique à part entière, au même titre que les mines, les infrastructures ou la gouvernance.

Cela signifie concrètement que le rayonnement de la musique guinéenne, du cinéma émergent, de l'artisanat, du patrimoine immatériel et des industries créatives n'est plus une ambition portée par quelques entrepreneurs isolés. C'est désormais une priorité d'État.

Et cette reconnaissance change tout : elle ouvre la porte à des financements publics structurés, à des partenariats diplomatiques fondés sur la culture, à une stratégie de soft power cohérente et assumée.

Pour celles et ceux qui, comme moi, ont passé des années à convaincre investisseurs, partenaires et institutions que la culture guinéenne était un marché sérieux, cette orientation du programme Simandou 2040 est une validation. Mais c'est aussi une responsabilité collective.

Car une vision présidentielle ne produit ses effets que si les acteurs du secteur, producteurs, créateurs, entrepreneurs et institutions, se mobilisent pour la traduire en projets concrets, en partenariats durables et en résultats visibles.

« Quand le chef de l'État fait de la culture un pilier du développement national, il nous appartient, en tant qu'acteurs du secteur, de nous montrer à la hauteur de cette ambition. »

 Les prochaines étapes

Ce que j'appelle « structurer », c'est concret.

C'est un cadre réglementaire lisible pour la production audiovisuelle, qui sécurise les coproductions locales et internationales.

Ce sont des mécanismes de financement adaptés, fonds sectoriels, incitations fiscales et garanties, qui permettent à un producteur guinéen de monter un projet ambitieux.

Ce sont des partenariats public-privé qui se traduisent en infrastructures réelles : studios, formations aux métiers techniques, plateformes de distribution.

Et c'est une stratégie d'attractivité pour les tournages étrangers, car chaque équipe internationale qui pose ses caméras en Guinée, c'est de la visibilité, de la formation et des devises.

Dans ce cadre, le programme Simandou 2040 peut jouer un rôle catalyseur décisif : en fléchant une partie des retombées économiques du projet minier vers le financement des industries créatives, en appuyant la création d'un fonds national de la culture, ou encore en associant les objectifs de rayonnement international à des indicateurs mesurables, nombre de coproductions, présence aux festivals internationaux, export de contenus guinéens sur les plateformes mondiales.

Ces chantiers ne relèvent pas de l'utopie. Ils sont la prochaine étape logique d'un mouvement qui a déjà commencé, porté par des entrepreneurs, des artistes et des institutions qui croient en ce pays, et désormais soutenu par une volonté politique au plus haut niveau de l'État.

Le soft power se construit

J'ai mis mon image sur des campagnes contre l'excision, contre Ebola, pour l'autonomisation des femmes, non par calcul, mais parce que je crois profondément que les médias et la culture portent une responsabilité sociale.

Et en retour, j'ai vu comment un contenu bien conçu peut changer un regard, ouvrir un débat, modifier une norme. C'est ça, la puissance d'une industrie culturelle vivante.

Le soft power d'un pays ne se décrète pas. Il se construit, avec méthode et constance.

La Guinée a aujourd'hui une fenêtre ouverte : une génération créative qui s'impatiente, des institutions qui veulent parler d'image et d'attractivité, des investisseurs de la diaspora et du continent qui cherchent des terrains sérieux.

Et aujourd'hui, elle a quelque chose de plus : une vision nationale qui place la culture au cœur du projet de développement.

Il s'agit de ne pas rater ce moment. Non pas en tout réinventant, mais en consolidant ce qui existe, en professionnalisant ce qui est encore en germe, et en donnant une dimension économique à une énergie créative qui déborde déjà.

L'avenir culturel de la Guinée est une décision stratégique. Et cette décision, si nous la prenons ensemble, entrepreneurs, créateurs, État et partenaires, peut devenir un véritable moteur de développement durable.

Diaka Camara est journaliste, productrice et fondatrice de CBC Worldwide, première agence de production audiovisuelle en Guinée. Fondatrice de la Fondation Diaka Camara pour l'éducation et l'autonomisation des femmes. Outstanding Global Leader — Congrès des États-Unis.

Source: Agence Ecofin

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