« On pensait que c’était impossible et pourtant il l’a fait », glisse un conseiller, tout excité. Mi-novembre, devant les caméras et tout ce que la Guinée compte d’officiels et de sommités, les trois hommes, accompagnés du vice-Premier ministre chinois, inaugurent le mégaprojet de Simandou, le plus grand gisement de fer du monde.
Sur la scène, dressée au pied du nouveau port minéralier, deux maîtres de cérémonie chantent déjà depuis trois heures les louanges de Mamadi Doumbouya, symbole du culte de la personnalité qui entoure le chef de l’Etat : « Ce grand homme qui brise les codes, fils de la République de Guinée, est un visionnaire entouré de visionnaires ! » clame l’un de ses griots modernes.
Partout dans la ville de Conakry, sous les ponts, sur les arrêts de bus, des portraits géants du général Doumbouya, précédés de la mention « Simandou 2040 ». C’est dire si le chef de l’Etat incarne ce projet, dont il avait fait le principal argument de sa campagne présidentielle. Un scrutin qu’il a emporté le 28 décembre avec un score soviétique de 86,72 % des voix.
Il faut dire que les chiffres de Simandou donnent le tournis : plus de 20 milliards de dollars investis, faisant de lui le projet minier le plus coûteux au monde ; 50 000 travailleurs embauchés pour les travaux ; une production prévue de 120 millions de tonnes par an, soit environ 5 % à 6 % du marché mondial. A pleine capacité, ces volumes pourraient doubler la valeur des exportations minières du pays et augmenter le PIB d’un quart d’ici à 2030, selon le Fonds monétaire international. En septembre dernier, S&P Global Ratings a salué le potentiel de croissance du pays en lui attribuant sa première notation souveraine : B + avec perspective stable.
Simandou, resté des décennies un mirage pour les Guinéens, n’est plus une promesse abstraite. Le projet repose sur quatre blocs miniers situés dans le sud-est de la Guinée avec un taux dépassant 65 % de teneur de fer, soit l’un des plus élevés du monde et donc l’un des plus recherchés pour sa capacité à réduire les émissions de CO2 de la sidérurgie mondiale.
Les deux premiers sont exploités par le consortium sino-singapourien Winning Consortium Simandou et les deux autres par SimFer, détenu par Rio Tinto et le géant chinois Chinalco. Le minerai sera transporté via un chemin de fer de plus de 650 kilomètres jusqu’au port de Morebaya.
Pour Pékin aussi, ce lancement est stratégique : en réduisant sa dépendance à l’Australie et au Brésil, la Chine espère aussi faire baisser les cours du minerai. A Conakry, c’est exactement l’inverse : les autorités confient vouloir maintenir les prix à un niveau élevé grâce à la qualité exceptionnelle du minerai. « Le projet peut s’autodétruire s’il injecte trop de fer sur le marché », avertit Oumar Totiya Barry, chercheur rattaché à l’observatoire guinéen des mines et métaux. Un effet pervers qui ferait chuter le prix et fragiliserait les revenus attendus.
Un scénario que la Guinée n’ose envisager. Sous l’impulsion des nouvelles autorités, elle a négocié une part substantielle qui pourrait lui permettre de changer son économie de dimension, mais aussi d’avoir une marge de manœuvre pour contrer les opérateurs miniers. Désormais copropriétaire à hauteur de 15 % des blocs et de la Compagnie du TransGuinéen (CTG) en charge des infrastructures ferroviaires et portuaires, elle pourra de surcroît compter sur un impôt sur les sociétés de 15 %, s’ajoutant aux autres taxes.
Au total, l’Etat escompte 500 à 600 millions de dollars de revenus annuels. Les autorités entendent prioriser le travail des Guinéens, en accélérant la formation et le transfert de compétences, ouvrir les marchés de travaux et de services aux PME locales et utiliser le rail multiusage pour servir les passagers et les filières agricoles.
Les attentes des populations sont à la hauteur de la rhétorique officielle, qui présente Simandou comme le symbole d’une Guinée « forte, digne et souveraine ». Près de l’embarcadère qui emmène les invités à l’inauguration du port, Ousmane Bangoa, jeune en formation douanière, ne cache pas son enthousiasme : « Simandou, j’en entends parler depuis que je suis né. Je suis prêt à tout pour travailler pour ce grand projet », lâche-t-il.
Le gouvernement y voit le catalyseur d’un programme de transformation économique sur quinze ans, estimé à plus de 200 milliards de dollars. L’objectif affiché est d’accélérer la croissance pour atteindre une trajectoire à 10 % par an, grâce à cinq piliers : agriculture et agroindustrie ; éducation et culture, dont une « Simandou Academy » ; infrastructures de transport et numérique ; infrastructures financières ; santé.
« Ce programme n’est pas lié à une personne mais au pays », assure Meissa Tall, directeur Afrique de KPMG, qui a piloté l’élaboration du programme, et insiste sur la dimension fédératrice de son élaboration, ayant impliqué ministères, société civile, bailleurs et secteur privé.
Une manière de répondre à la principale incertitude : l’exécution. La capacité de l’Etat guinéen à absorber, orienter et redistribuer les retombées de Simandou déterminera son succès ou son échec. Sa capacité aussi à lutter contre la corruption. Un fléau historique qui a déjà privé la Guinée des dividendes de ses autres richesses, notamment la bauxite, dont elle détient les premières réserves mondiales.
« On fabrique des représentations merveilleuses, prévient Oumar Totiya Barry. Mais si ces attentes ne se matérialisent pas, elles vont susciter beaucoup de déception et de mécontentement. Cette mine ne peut résoudre tous les problèmes de la Guinée. » D’autant que l’équilibre du projet repose sur un contexte politique incertain. Bien que les autorités parlent de « restauration de l’Etat de droit », de nombreux dirigeants de l’opposition et de la société civile ont été arrêtés, condamnés ou poussés à l’exil.
Des observateurs s’inquiètent aussi des divisions internes à l’armée, qui pourraient déstabiliser l’Etat au moment où Simandou promet un afflux de richesse sans précédent. Sous un pont, à Conakry, une immense banderole s’étale : « Simandou 2040 - Un pont vers la prospérité. » La promesse paraît possible. Reste à savoir si elle sera tenue.
Source: challenges