« Quand on mène la politique par imposture, on gouvernera par imposture », dixit Lansana Kouyaté, président du PEDN

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Nous venons de parler à bâtons rompus, dans le 8 ème arrondissement de Paris, avec Lansana Kouyaté, la tête pensante du Parti de l’Espoir pour le Développement National (PEDN), pour vous livrer ce qu’il a dans le ventre. Prenez surtout le temps de bien comprendre chaque question et de lire chaque réponse. A vos goûts !

- C’est notre premier tête-à-tête. Je n’ai pas souvent apprécié vos idées et vos actions politiques en Guinée. Vous avez mouillé le maillot pour l’installation de M. Alpha Condé au pouvoir en 2010.

En quoi et sur quoi pouvez dire explicitement que Alpha Condé vous a déçu ? 

 

Je dirai que supporter quelqu’un c’est partager la même vision. Il est sûr que nos partis n’ont pas les mêmes orientations. Et c’est précisément à cause de cela qu’il fallait s’entendre d’abord sur la ligne directrice à tenir. Pour un parti centriste comme le mien, il est facile d’avoir un accord avec et la droite et avec la gauche. Pourquoi ? Parce que la droite est devenue une droite sociale. Parce que la gauche est devenue une gauche libérale. Ces deux choses forment le centre. La déception, la toute première déception du professeur Alpha Condé ne vient pas d’un ressentiment personnel. Ça va au delà de moi. Parce qu’il s’agissait de dessiner pour le pays un avenir qui garantisse sa prospérité. Et pour cela, il fallait mettre en place une politique qu’il a acceptée. Et c’est moi qui ai eu le privilège et la lourde responsabilité aussi de faire son premier discours, le premier discours du candidat. Parce que lui-même il n’était pas à Conakry, ce-jour là. Et il savait ce que j’allais dire, le programme que j’allais donner. Un programme qui est aux antipodes de tout ce qui peut être gauchissant mais qui est basé sur le couplage d’autant d’Etats que nécessaires, d’autant de marchés que possibles. On s’est accordés sur ça. La toute première déception c’est qu’il a pris une orientation totalement différente. En quoi ?

Un de ses premiers axes a été de dire que ceux qui ont des terrains à Conakry, dans la capitale, qui sont propriétaires de leurs terrains, sont obligés de les vendre à l’Etat et ne peuvent plus les vendre à autrui. Comment ça s’appelle ça ? En tout cas ce n’est pas la voie que moi j’ai choisie pour gérer le patrimoine des citoyens et le patrimoine de l’Etat. Oui, il a fait beaucoup de promesses. Il a dit qu’il allait reprendre le patrimoine bâti de l’Etat. Mais ce patrimoine bâti, il y a des gens qui ont fait plus de trente ans là-dans. Et malgré les conseils qui lui ont été donnés, que ce sont des problèmes qui sont très sensibles, alors il n’a pas fait attention, il a promis. Est-ce qu’il a réalisé aujourd’hui ? Parce que c’est irréalisable. Il a même cité des quartiers tout entiers. La Sig où il n’y avait que ses partisans pratiquement. Mais quarante ans dans une maison ? Ce n’est pas aussi facile de déguerpir ceux-ci au nom d’un quelconque principe. Le droit d’ailleurs ne le permet pas.

J’ai vécu la même situation en Egypte lorsque le président Moubarak après que le président Nasser ait attribué des terrains ou des maisons à des gens. Quand le président Moubarak a voulu revenir là-dessus, ça n’a pas été possible. Le fonds monétaire et la Banque mondiale ont tout fait, ça n’a pas été possible.

Mais pire que ça ! Il a interdit par exemple à kignéro qui est le grenier de Kouroussa, qui produit du riz pour Kouroussa de le vendre sur le marché de la préfecture. C’est eux qui font vivre Kouroussa parce que les paysans ne sont pas partout, les terres ne sont pas fertiles partout. Mais dès qu’il est arrivé, il a interdit la vente de ce riz de Kignéro à Kouroussa. Prétextant que ça doit être vendu à l’Etat. A l’Etat ! Parce que l’Etat leur aurait donné des engrais et que le prix de ces engrais c’était la récolte des paysans. On appelle ça comment ? Je peux continuer à citer les cas comme ça et sans oublier les maires qu’il a trouvés. Sur trente huit conseils communaux, il a enlevé abusivement vingt cinq, je dirai vingt huit d’ailleurs qu’il a nommés. Est-ce que c’est le devoir d’un président d’enlever des conseils communaux élus par le peuple et de les faire remplacer par ceux qu’il a puisés dans les textes comme étant délégations spéciales ? Si les délégations spéciales sont prévues par les textes alors les textes disent que c’est quand il y a faute, au moins d’un tiers de ce conseil constaté par la justice, que le président peut prendre un décret pour les suspendre. Et la suspension ne doit pas aller au-delà de trois mois. Et toute délégation spéciale qui est mise en place, son mandat ne peut excéder les six mois. Ce sont les mêmes délégations spéciales qui sont là-bas aujourd’hui. Les maires qui sont en Guinée sont des maires nommés.

On en vient au fameux problème de l’ordre des élections. Comment peut-on aller à des élections présidentielles avec des maires nommés ? Comment on peut comprendre cette logique ? Certains journalistes parlent de temps ! Mais qu’est-ce qui va tarder ? Qu’est-ce qu’il a fait en cinq ans pour ne pas faire les élections communales ? La CENI avait décliné déjà tout le travail qu’il avait abattu. Il ne restait pratiquement plus qu’à faire les cartes d’électeurs et à les distribuer. Mais aujourd’hui on veut mélanger le genre en disant la présidentielle est plus importante. Par rapport à quoi ? C’est comme si on disait, il est important de faire le toit avant de faire le soubassement. On ne peut pas faire deux élections présidentielles successives alors qu’il n’ y a aucune élection à la base. Le mandat a expiré depuis cinq ans. Je vous cite là pêle-mêle sans compter toutes les promesses non tenues. L’une de ses promesses phares était, et il nous l’a fait dire partout, qu’en trois ans la Guinée serait autosuffisante alimentairement. Où nous en sommes ? Je peux continuer à citer comme ça. Cette déception n’est pas que personnelle. Parce que chaque fois que vous le dites, les gens le ramènent à vous. Ma déception vis-à-vis de l’homme est là. Qui n’a pas tenu sa parole. Qui n’a pas respecté au moment même où il signait l’accord entre nous. Il disait à certains qu’il a signé parce qu’il savait qu’il n’allait pas l’appliquer.       

 

- Vous diagnostiquez qu’aujourd’hui ça ne va pas en Guinée. Et vous soutenez que quiconque dit que ça va, il ment. Les Guinéens goûteront-ils un jour aux délices du développement économique et social ? Ils souffrent, nous souffrons depuis toujours…

 

Mais bien sûr que j’ai affirmé et je suis vraiment catégorique là-dessus quiconque dit que ça va en Guinée ment. A New York quand j’ai fait une conférence, j’ai commencé dans la salle par demander : « Vous qui êtes là, vous venez de différents horizons. Est-ce ça va en Guinée ? » Il y en a qui ont répondu « oui » Il y en a qui ont répondu « non ». Ceux qui ont répondu « non » étaient plus nombreux de toutes les façons. Et j’ai dit : « tous les deux vous avez raison. Ça dépend de vos ambitions. Ça dépend de ce que vous voulez. » Si certains peuvent se contenter de marcher à pied, d’autres ne se contenteront même pas du vélo. Ils voudraient avoir une moto, ils voudraient avoir une voiture. Ils voudraient emprunter l’avion. Ceux qui se contentent de marcher à pied diront que ça va. Mais ceux qui veulent aller plus vite pour atteindre leurs objectifs, qui veulent prendre des voitures ou l’avion, diront que ça ne va pas. C’est comme ça. Dire que ça va c’est de la médiocrité. Ceux qui le disent s’accommodent avec la médiocrité. Du point de vue sécuritaire, ça ne va pas. L’insécurité est galopante. Du point de vue économique, ça ne va pas. L’économie est totalement au ralenti. Les investisseurs ne faisant plus confiance parce qu’on a abusé de leur bonne foi au début. Tous les accords signés ont été sous coup de menace, ont été renvoyés comme ça sans procès. Un accord qui a été signé par les prédécesseurs même quand c’est un mauvais accord, il faut de façon logique, dans le respect de la loi revenir sur cet accord. Mais c’est pas à coup de chantage, à coup d’extorsions d’ailleurs je dirais. Et c’est ce qui s’est passé. Où est Fria aujourd’hui ? L’usine Fria a été totalement laissée de côté. Diandian a été donné à ceux qui ont abandonné Fria. Qu’est-ce qui peut expliquer cela ? Là où il y a de la valeur ajoutée, là où on transforme nos produits finis sur place en produits semi-finis au moins, de la bauxite à l’alumine, on a abandonné ça et au même moment on donne des parcelles de bauxite à l’entreprise qui était en cause. Pourquoi on l’a fait ? Où est le projet de Global Alumina  qui devait se faire à Boké ? Le même type d’usine que Fria pour transformer la bauxite en alumine. Où ça est ? Le projet était déjà assez avancé. Et Abou Dhabi devait le faire. Mais malheureusement le gouvernement a décidé qu’en lieu et place d’une usine qu’il va donner notre part de bauxite dans CBG  à Moubadala (entreprise d’Abou dhabi). Dès lors cette entreprise n’avait plus aucun intérêt à implanter cette usine en Guinée. Elle va la mettre une usine quand elle reçoit déjà la matière première chez elle ? Elle va mettre chez elle c’est-à-dire à Abou Dhabi. Et c’est ce qui a été fait.

Où est la BADAM, cette banque qui a donné de l’espoir ? Où est Sotelgui ? Où se trouve Guinomar, une société qui a toujours marché depuis l’indépendance pratiquement avec les Suédois ? Donc il y a un désinvestissement en Guinée. Cela en ajoute encore aux difficultés de chez nous. La jeunesse est totalement perdue. Parce que ce n’est pas seulement le manque d’emploi. C’est le manque de perspective qu’on ne dessine pas.  L’Etat s’installe dans l’incurie totale. L’Etat s’installe dans une vision politicienne et ne parvient pas à voir la réalité des choses.   

 

- Vous êtes presque arrivé à imposer votre parti comme une force politique qui a son poids dans l’actuel paysage politique guinéen. Dites-nous quand même ce qui pourrait expliquer la faiblesse de l’opposition à constituer un contre pouvoir face au diktat du régime actuel ?

 

Face à une dictature, il faut avoir un caractère trempé. Il faut ne pas varier. Il faut maintenir les principes, si ces principes sont justes. L’incarnation de cela c’est l ‘hémicycle. Voilà une élection législative qui s’est tenue en 2013. Il est presque sûr. Je dis sûr parce qu’on a vu comment ça s’est passé et parce que les rapports des différents observateurs en font foi. Notamment le rapport de l’Union Européenne. Je n’ai jamais vu un rapport de l’Union Européenne décrire avec une telle netteté les fraudes, les manquements aux règles. On est parti à une élection sans que la liste des électeurs ne soit même affichée. Après le pré-affichage, les corrections qui devaient être apportées, il y a eu les plaintes pour que ça soit apporté et affiché à nouveau. C’est comme ça que ça se passe partout. En Guinée, il n’y a pas eu d’affichage définitif. Il y a eu un pré-affichage. Des enfants mineurs qui n’ont donc pas atteint l’âge de vote étaient inscrits. Des morts depuis mathusalem étaient inscrits. Des doublons, des triplons, des quadruplons, des noms qui étaient inscrits quatre ou cinq fois. Et tout ce bazar là !… On pensait qu’on allait élaguer cette liste. Ça n’a pas été fait. Et c’est dans ça qu’on est allé. L’opposition sort minoritaire alors que le vote lui a donné la majorité. Elle accepte d’aller à l’assemblée en pensant que nous avons affaire à un régime ordinaire qui malgré la « défaite » de l’opposition, allait pouvoir penser au peuple en votant les lois. Mais depuis que l’opposition est allée à l’assemblée, ses députés font des va et vient. Les suspensions aux travaux se succèdent. Pourquoi ? C’est la réponse à cela qui fait la singularité du PEDN. Nous avons dit qu’on ne siège pas. Même si le PEDN avait eu vingt (20) députés, je vous assure si l’opposition n’avait pas été majoritaire telle que l’a décidé le peuple, le PEDN n’allait pas siéger. Ceux parmi les 20 qui allaient décider de siéger, on allait les excommunier du parti. Voilà, le principe est clair, il est simple. On a vu tout ce qui s’est passé. Des ministres, ce qui est condamné d’ailleurs pénalement par la loi, qui s’impliquent dans les élections, qui vont, qui déchirent des bulletins de vote. Ça s’est vu avec photos à l’appui. Des sous-préfets qui viennent ramasser les urnes pour aller faire le dépouillement dans leurs maisons. Ça s’est vu pendant les élections législatives. Alors l’opposition ! Je ne veux pas jeter la pierre aux autres mais je dirai que la victoire de l’opposition sur le pouvoir dépend de l’exigence que l’opposition exerce sur elle-même. On ne peut pas contester ce qui est là sans faire quelque chose qui prouve que vous contestez. Ce n’est pas la contestation dans la bouche. Il s’agit de poser des actes qui prouvent que nous ne partageons pas ce qui ne va pas. Et l’unité de l’opposition est indispensable. De toutes les façons on s’amuse avec les petites guéguerres. Il faut savoir discerner la contradiction fondamentale de la contradiction secondaire. La fondamentale c’est entre ce pouvoir qui déçoit tout le peuple de Guinée, aussi bien ce peuple que nous en tant qu’opposants. La contradiction secondaire c’est la prétention des différents leaders d’aboutir au pouvoir. Mais attendons d’abord ! Puisque celui qui est là le confisque. Qui va l’avoir si ce tenant du pouvoir est là. Alors voilà la faiblesse de l’opposition.

 

- Justement Alpha Condé est décidé à se cramponner au pouvoir pour le pouvoir. Il s’en fout de piétiner la loi, il se légitimera par la tenue de la présidentielle en cette année avant les communales.

 

Si c’est fait tant pis pour la Guinée, tant pis pour les Guinéens. Un peuple responsable qu’il soit bien dirigé ou mal dirigé, le peuple sait où se trouvent ses intérêts. Et le peuple sait dire non. Regardez quelque chose qui aurait pu être facile ! On pense qu’il n’y a pas la politique de mise en accusation du chef de l’Etat ce que les américains appellent impeachment. Quand le président Nixon dans l’affaire de Watergate a menti. Rien que le simple mensonge l’a amené à être empêché de continuer son mandat. Parce que la loi existe. Cette loi existe aussi en Guinée. On croit que ça n’existe pas, ça existe bel et bien. Parce que le président peut être traduit devant la haute cour de justice pour haute trahison. La haute trahison est définie. Et cela peut être fait par le dixième du Parlement, le dixième de l’assemblée nationale. L’opposition en a quarante et quelques. Donc même dix, onze suffisent pour mettre le président en accusation. Mais pour le mettre en accusation il faut que la haute cour de justice existe. Ce qui n’est pas le cas. Il ne créera jamais la haute cour de justice. Parce qu’il sait que c’est par cette voie légale qu’on peut le faire sauter. S’il n’y a pas cette voie légale qu’est-ce qui reste ? Il va amener la Guinée et les Guinéens à se révolter contre lui. Et ça sera encore des destructions inutiles. Alors que la loi prévoit en cas de violation massive de la constitution par le président de la République, celui-ci par la voie légale doit subir l’autorité de la loi fondamentale. D’ailleurs c’est un manquement à son serment qui stipule  à l’investiture : « Je respecterai la constitution. Si je ne le fais pas qu’on m’applique la loi dans toutes ses rigueurs. » Voilà grosso modo ce qui se dit. Il a violé combien de fois la constitution ? On ne peut pas en citer le nombre.

 

- Pourquoi vous, Sidya et Cellou avez choisi de vous réunir à Paris plutôt qu’à Conakry pour produire une déclaration commune ?

 

  

Si vous prenez le monde, les grands changements qui sont intervenus, les déclarations, qui ont été faites à l’extérieur, sont plus nombreuses que les déclarations qui sont faites à l’intérieur. En fait beaucoup ne savent pas l’enchevêtrement des choses. Il y a eu d’abord une déclaration à Conakry en cinq points. C’est au cinquième point qu’il n’y a pas eu entente. Et c’est là que nos partisans, tous réunis (Sidya était absent, j’étais absent) ont demandé au président de l’UFDG de nous rejoindre là où nous sommes pour que ce problème soit réglé. C’est ainsi qu’il est arrivé ici. C’est ainsi qu’on s’est retrouvés ici. Moi, j’étais là déjà.

 

- Quel était ce cinquième point ?

 

C’était à propos des démembrements de la CENI à l’intérieur. Ils ne se sont pas entendus là-dessus. Sur les autres points c’était facile : suspendre la participation des députés à l’assemblée, ne plus reconnaître la CENI, demander la révocation pure et simple des maires qui sont nommés et non élus, et commencer les marches. Tout cela a été accepté par tout le monde. Mais sur le cinquième point, on ne reconnaît pas la CENI mais faut-il être dans les démembrements de l’intérieur ou pas. Là le bât blessait et on a demandé à Cellou Dalein qui a présidé la séance de ce jour-là de venir nous retrouver pour en parler. Donc ce dont on parle, c’était d’abord à Conakry avant d’être ici. Mais il faut l’expliquer pour que les gens le comprennent. Ce n’est pas une déclaration qui est venue ex nihilo c’est assis sur une base qui était à Conakry.

 

- Y-a-t-il eu un impact de cette déclaration depuis sa publication ?

 

Oui, il y a l’impact. Parce que  d’abord ça averti le monde entier. Aujourd’hui les gens tournent leurs yeux vers la Guinée et sentent que quelque chose ne va pas. La ville morte est annoncée pour bientôt, pour jeudi. Je ne souhaite pas qu’on n’en vienne à la violence. Mais tout laisse à croire que si l’ordre des choses n’est pas renversé, si le président de la République ne se conforme pas à la constitution. Parce que c’est un faux débat que de dire que les présidentielles sont plus importantes, elles doivent se tenir en premier lieu. Non. Lisez la constitution. La première élection qui doit se tenir c’est celle dont le mandat a expiré. Alors que le mandat de la présidence n’a même pas expiré encore. Quand on dit mais ça va nous mettre en retard et à la fin de l’année vous allez déclarer le président illégitime. Mais on le déclare déjà illégitime. Avant d’aller même au-delà de son mandat, il viole ce mandat. Il viole la constitution. Il est déjà illégitime. On a cité tous les cas : les articles qui ont été violés. Quarante huit heures après son élection, le président a commencé à violer la constitution ? Puisque la constitution lui dit : quarante huit heures après son investiture, il doit déclarer ses biens. Qui a déclaré ses biens là-bas ? Ni lui ni les ministres. Ça c’est déjà une violation grave. Sans compter tous les autres que nous avons cités dans notre déclaration. Je ne vais pas revenir là-dessus puisque vous l’avez suffisamment lue.

 

 

- Pourquoi la communauté internationale ne prend pas au sérieux les desiderata politiques de l’opposition guinéenne ?

 

 

Ce n’est pas que la communauté internationale ne prend pas au sérieux. Non. J’ai vécu dans cette communauté internationale, sous beaucoup de facettes avec les Nations Unies, avec la CEDEAO, avec la Francophonie, avec l’Union Africaine, avec l’OUA à laquelle j’ai participé à trente ou quarante pour cent même réunions et sommets. Donc la communauté internationale agit autrement. Consciente du fait qu’il y a une limite entre la responsabilité internationale et le respect de la souveraineté des Etats, ça pose problème. On n’a pas encore franchi ce pas. Mais ne souhaitons pas que la communauté internationale arrive. Parce qu’elle n’arrive que quand il y a du sang versé, quand il y a trop de sang versé. Il y a des pays où il y a eu du sang versé mais tant que ça n’a pas atteint une certaine limite, la communauté internationale n’intervient que de façon diplomatique qui n’est pas connue de tous. La communauté internationale est émue par qui ? La presse, les sociétés civiles dans les pays respectifs, les ONG, les fondations, toutes les âmes sensibles qui disent : « Il y a un peuple qui est en train de mourir. Il y l’hécatombe. Il y a le génocide etc. » Quand est-ce que la communauté internationale est intervenue au Rwanda ? Quand ? La crise était là. Mais il a fallu beaucoup de sang. Et je ne souhaite pas que la Guinée en vienne à ça.

 

 

 

- En tout cas vous avez du mal à faire accepter vos exigences politiques auprès de cette communauté internationale et qui sont pourtant légitimes ?       

 

La communauté internationale sait que c’est légitime. Je suis en train de vous parler de l’ « inside » de la communauté internationale. Ils savent que ce qui se passe en Guinée est anormal. Mais c’est une communauté internationale qui ne peut être sur tous les fronts à la fois. En Afrique de l’Ouest, vous oubliez ce qui se passe au Mali. Vous oubliez ce qui se passe au Nigeria et par extension au Cameroun, au Tchad même. Vous savez ce qui est en train de se passer en Sierra Leone avec cette crise là aussi entre le président et le vice-président. L’entrée des fondamentalistes est rampante. La communauté internationale fait ses calculs et se dit : « Si on exige trop, il y aura encore une brèche ouverte. » Mais si on n’intervient pas à temps, la brèche sera inévitable. Nous savons les démarches que la communauté internationale effectue, dans le secret des chancelleries, pour que le pouvoir guinéen sache raison garder.

 

- A vous écouter, Alpha Condé apparaît comme un boutefeu qui a accentué en Guinée l’ethnocentrisme, l’impunité, l’insécurité, le népotisme, les détournements de deniers publics et l’enrichissement illicite…  

 

A vous écouter, vous même ! Puisque c’est vous qui posez cette question. Moi, je n’ai pas parlé de népotisme. Je n’ai pas parlé de détournements de deniers publics. Mais je suis sûr que nous partageons le même sentiment. Vous avez raison.

 

- L’on dit souvent que le pouvoir grise ceux qui l’exercent. Peut-on admettre que l’exercice du pouvoir a fait ressortir la véritable nature de Alpha Condé ?

 

Oui, à l’évidence. Les gens ne le connaissaient pas. Quand on mène la politique par imposture, on gouvernera par imposture. La différence est que l’imposture que vous faites, les mensonges que vous émettez avant d’être président ne sont pas vérifiables. Quand vous l’êtes c’est comme le maçon au pied du mur. Tu as beau dire que tu es un bon maçon quand tu es au pied du mur et qu’on voit que ton mur est tordu on saura que tu es un mauvais maçon. Je crois que Dieu aide certains à n’en faisant jamais présidents. Parce que le mythe demeure. Mais il humilie d’autres en leur donnant ce qu’ils veulent. Un grand homme m’a dit qu’il y a deux types d’hommes : Ceux qui veulent être quelqu’un et ceux qui veulent faire quelque chose. Peut-être lui voulait-il être quelqu’un. Mais en voulant être quelqu’un vous tombez dans des intrigues, dans des mensonges, dans des impostures. Mais en faisant quelque chose vous devenez quelqu’un dans la pureté.

 

- Je vous remercie de m’avoir reçu. Je ne regrette pas de vous avoir rencontré.

 

Je ne regrette pas non plus surtout que vous avez commencé par dire que vous ne partagiez pas mes points de vue. Vous savez les règles de votre métier : je n’aime pas ce que vous dites mais je me battrai à mort pour que vous le disiez. C’est ça la liberté de la presse. C’est pourquoi je suis tolérant même avec ceux qui ne partagent pas mes points de vue. Moi, je ne suis pas un dictateur. J’accepte la contradiction. Et quand je me rends compte que je fais fausse route, je me rectifie. Et je le dis à chaque fois à mes militants : un leader est devant, les militants sont derrière pour une marche. Je leur dis : « Le jour où je n’entendrais plus vos pas, parce que je n’ai pas besoin de me retourner à chaque fois, je ne dirais pas que vous m’avez abandonné. Peut-être que vous avez continué le chemin qu’on a tracé, c’est moi qui ai pris un autre chemin. Mais là où je vous condamnerais c’est de me laisser aller sur ce mauvais chemin que j’ai pris, qui ne serait pas celui qu’on aurait choisi ensemble. » Nous avons tout fait avec Alpha pour qu’il reprenne le chemin, il n’a pas voulu. Et c’est la raison pour laquelle c’est lui qui a trahi ceux qui ont eu confiance en lui.     

Propos recueillis par Benn Pepito

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