A Conakry, les rumeurs les plus folles se propagent plus vite qu'Ebola

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En Guinée, la parole officielle ne vaut rien. L’origine du virus, sa transmission, les traitements... tout est suspect. De notre envoyée spéciale. Lorsqu’il évoque le patient zéro d’Ebola en Guinée, Fodé Sylla, prend une voix  de conteur africain récitant une fable sous l’arbre à palabres : "Tout aurait commencé dans la profonde Guinée Forestière, dans le petit village de Méliandou.

Un petit garçon de 2 ans est mort le 6 décembre 2013, après quatre jours de fièvre inexpliquée. Une semaine plus tard, tous les membres de sa famille se sont mis à mourir les uns après les autres d’une maladie mystérieuse. Tout le village est alors pris d’effroi. Cette famille était-elle victime d’une malédiction ? Leur aurait-on jeté un sort pour une sombre histoire de sac de mil volé ? Mais la terrible vérité allait bientôt éclater. Ce petit enfant était le premier patient de l’épidémie d’Ebola. Il avait été mordu par une chauve-souris qui lui avait transmis l’épidémie." 

Puis cet ancien journaliste, membre éminent de la coordination nationale de lutte contre Ebola, éclate de rire. Cette hypothèse élaborée par les épidémiologistes, il n’y croit pas. Ce n’est qu’une histoire, une fable pour les gogos occidentaux. Vraiment ? "Jamais une chauve-souris n’irait mordre un être humain. Tous les Guinéens savent ça. Elle redoute l’homme et le fuit." Pourquoi diable les épidémiologistes auraient-ils alors inventé cette histoire ? "La Guinée est un pays riche, scandaleusement riche." On n’en saura pas plus…

Rumeurs et fantasmes 

A Conakry, et plus encore en brousse, tout le monde doute de tout. Après des années de mensonge, de corruption, la parole officielle ne vaut rien. Et les rumeurs les plus folles se propagent, plus vite encore que le virus. Sur l’origine, la transmission, les traitements, l’utilisation de l’argent… tout est suspect. L’idée selon laquelle Ebola est une maladie créee et envoyée par les blancs reste tenace. Même en ville. En sortant que "Mgr Ebola peut régler le problème de l’immigration en trois mois", Jean Marie Le Pen n’a pas seulement balancé un "bon mot" obscène à l’intention des électeurs du FN. Il a aussi contribué à alimenter toutes ces théories du complot dévastatrices. Beaucoup d’ailleurs ici se trompent sur la date de cette saillie, convaincus que le représentant du FN "savait" avant même le virus soit identifié et qu’il aurait "vendu la mèche" d’un grand complot mondial visant à exterminer les Noirs… Voilà.

Des rumeurs, il y en a plein. A Conakry, on vous expliquera ainsi très sérieusement que le virus est une arme bactériologique, qui résulte d’un règlement de compte entre le géant minier Rio Tinto et son concurrent Vale pour le contrôle des mines. Ou encore que Barack Obama a "volontairement laissé mourir le premier patient arrivé à Dallas, car il était noir, pour décourager d’éventuels autres malades de venir".

"L'Ebola business" des blancs

Dans les villages, l’hostilité vis à vis des blancs est croissante. Les noirs étrangers au village aussi. Soupçonnés d’être des émissaires des blancs et de profiter de "l’Ebola business" ils ne sont pas bienvenus non plus. Le téléphone sonne dans le bureau de Fodé Sylla. C’est le père d’un jeune garçon parti faire de la prévention en brousse, qui dit que son fils est menacé par les habitants. "Qui lui a dit d’aller là-bas ?", tempête Fodé Sylla, "il n’est pas de ce village, il n’a rien à y faire". Aujourd’hui, seuls les anciens habitants d’un village, ceux qui ont réussi en ville mais gardent des attaches chez eux, peuvent être missionnés pour porter le message chez eux. 

Et pour cause. En envoyant des équipes en tenues de protection complète, chargée d’évacuer les corps et les malades dans une sécurité maximale, les équipes de MSF ont bien sûr fait au mieux, pour la sécurité de ses équipes et la protection des habitants. Mais dans ces villages reculés, où l’on n’a jamais vu un blanc, imaginez l’arrivée de ces hommes qui débarquent avec de grosses jeep vêtus comme des cosmonautes, pulvérisent des produits toxiques, et emmènent avec eux des malades qu’on ne revoie plus jamais Ne viennent-ils pas plutôt faire du trafic d’être humain, voler des organes ? Ici, les pulvérisateurs, utilisés dans les champs pour les insecticides, sont associés au poison… Forcément, des communautés ont caché des malades. Par ce qu’ils se méfient. Pour ne pas être mis en quarantaine, ce qui les prive de leurs maigres revenus. Ou juste parce qu’ils sont convaincus que la médecine ne peut de toute rien pour eux.

Les guérisseurs plutôt que les médecins

Les premiers messages envoyés par les autorités qui disaient qu’il n’y avait pas de remède à Ebola ne les ont pas incités à tenter de se faire soigner. Puisqu’il n’y a pas de chance de s’en sortir, pourquoi déclarer la maladie ? Plutôt se fier aux guérisseurs et aux remèdes traditionnels. A l’eau salée. Ou à l’huile de coco, censés pouvoir guérir. Des malades se sont aussi échappés des centres de confinement.

Ici, plus encore qu’ailleurs, mourir auprès avec ses proches est essentiel. Respecter les rites funéraires également. Dans un village de Sierra Leone, à la frontière de la Guinée, tout le monde serait ainsi venu toucher le corps de l’imam qui venait de mourir. Pire, on a distribué à la ronde un peu de cette eau qui avait servi à laver le corps… Le pire du pire. "Il faut trouver des outils permettant de lutter contre la maladie tout en respectant les traditions", constate Cheikh Mbaye, qui dirige l’ONG Waha prônant une communication respectant la culture des communautés. "Chez nous, la peur des ancêtres est beaucoup plus forte que la peur d’Ebola". C’est dire.  

Natacha Tatu, envoyée spéciale en Guinée

Source: Le Nouvel Observateur

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