Conférence-débat de l'Association des étudiants guinéens du Nord Pas-de-Calais: Contribution de Nabbie SOUMAH

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La situation précaire des étudiants africains en France

INTRODUCTION

« A propos de désir, nul n'ignore que la France souhaite accueillir de nouveaux immigrés, mais pas n'importe quelle catégorie d'immigrés. Elle veut des cerveaux, nos élites dont nos étudiants » déplorait un dirigeant africain.

La France a toujours été une destination prisée par beaucoup d'étudiants africains. La proximité culturelle, le relatif faible coût des études étant des facteurs incitatifs, déterminants. La poursuite des études y est le second motif d'immigration légale après le regroupement familial.

Selon un sondage réalisé en mai 2011 par TNS-Sofres pour Campus France et ses ministères de tutelle « 91% des étudiants étrangers se disent satisfaits de leur séjour en France qui était le premier choix pour les 3/4 d'entre eux. 90% recommanderaient à leur entourage de venir y faire leurs études ». Quelles sont les raisons de cet engouement ? Obtenir un diplôme « internationalement reconnu » et « bénéficier de meilleurs conditions d'enseignement ». La France attire pour la qualité de sa formation et, dans une moindre mesure, la valeur de ses diplômes, la réputation des établissements français jouant pour 31% d'entre eux.

Mais l'attractivité de la France a été mise à mal par la mauvaise publicité de la circulaire Bertrand-Guéant du 31 mai 2011 sur l'immigration professionnelle qui faisait passer l’étudiant étranger pour un nouvel ennemi intérieur dans un contexte sociopolitique tendu, de récession, de restriction budgétaire pour le système éducatif.

La France a cédé ainsi sa troisième place à l'Australie sur la scène internationale.

Cependant, les problématiques liées aux étudiants d'Afrique subsaharienne francophone et du Maghreb se détachent de la problématique des étudiants étrangers en général. Aujourd'hui, venir du continent noir ou de la Guinée pour se former dans les universités françaises relève d'un parcours kafkaïen, toujours plus difficile lié aux difficultés financières, de se loger, au labyrinthe administratif ; en somme, les conditions d'accès aux universités françaises se sont sensiblement dégradées ces dernières années, d'où une précarisation de leur situation.

La particularité des étudiants africains constitue un sujet très pertinent que j'exposerai dans quatre problématiques liées :

I) La définition du statut de l'étudiant étranger.

II) Les relations France-Afrique en matière d'immigration estudiantine qui sont passées de l'ouverture à la restriction, alors que des enjeux politico-économiques sous-tendent ces liens.

III) La dégradation de la situation des étudiants africains en France en exposant les différents aspects des difficultés rencontrées que ce soit dans leur pays d'origine, à leur arrivée en France, pendant leur cursus universitaire ou à l'issue de leurs études.

qu'ils soient institutionnels ou associatifs, en prenant appui sur les initiatives locales menées notamment par le Conseil national des associations des jeunes Guinéens de France (CNJGF).

IV) Les initiatives nationales, locales et des associations d'étudiants pour un meilleur accueil des étudiants africains en France. J'analyserai ici les propositions faites par les différents acteurs concernés par les problématiques liées aux étudiants africains, 

I) DEFINITION DU STATUT DE L'ETUDIANT ETRANGER

1°) Les différents types d'étudiants étrangers

a) Qu’appelle-t-on étudiant étranger ? On continue à considérer la nationalité comme le seul facteur pour définir l’origine d’un étudiant. Ainsi, dans différentes études, le lieu d’obtention du baccalauréat n’est pas très déterminant.

La définition adoptée par l’UNESCO en 1999 considère qu’« un étudiant étranger est une personne inscrite dans un établissement supérieur d’un pays ou d’un territoire où elle n’a pas sa résidence permanente ».

D’après l’Observatoire de la vie étudiante (OVE), la distinction entre « étrangers résidents » et « étrangers en situation de mobilité » existe également dans la base de données de l’OCDE, mais très peu de pays fournissent des détails sur ce thème.

b) Les cinq types d'étudiants étrangers d'Alain Clayes (L'accueil des étudiants étrangers : enjeu commercial ou priorité éducative ?, Rapport d'information n°1806, Commission des Finances, Assemblée Nationale, 1999) qu’on peut identifier dans deux catégories distinctes :

- Les étudiants en situation de mobilité : les étudiants boursiers (détenteur de bourse française ou du pays d'origine ; les étudiants dans un système d'échanges ; les étudiants prenant des initiatives individuelles pour venir et ne bénéficiant d'aucune aide spécifique : on les appelle les étudiants « individuels » ou « privés ».

- Les étudiants étrangers résidents : les étudiants réfugiés politiques , les étudiants étrangers résidents, temporairement ou non qui s'installent définitivement une fois leurs études terminées ou même sans avoir fini leur cursus. Pour cette dernière raison, les autorités françaises les classent parmi les immigrés, mais résidant temporairement sur le sol français, alors que la définition même de l'immigré est celle de quelqu'un stabilisé en France.

Selon moi, il existe un sixième cas : celui des étudiants français, binationaux le plus souvent, de parents issus de l'immigration qui souhaitent un jour servir l'Afrique.

2°) Les filières et études choisies

Les étudiants africains ont une préférence pour les filières scientifiques, les sciences économiques et AES (ces dernières filières étant plébiscitées par les Guinéens).

Ils se trouvent dans les mêmes proportions que les Français en informatique, électronique, mathématiques, tandis qu’ils sont très peu représentés dans des filières comme la psychologie ou l’histoire. Selon OVE, comparés aux Français, sont presque deux fois plus nombreux à vouloir continuer leurs études au-delà de bac+5.

3°) Quelques chiffres éloquents

Qui sont ces étudiants en France ? D’où viennent-ils ? Quel cursus suivent-ils ?

Ils étaient plus de 3,7 millions dans le monde en 2009 à poursuivre leurs études hors de leurs pays. En trente ans, leur nombre a quadruplé.

La France est la première destination non anglophone, le pays accueille surtout des étudiants du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne (44%). Le Sénégal, avec plus de 9 600 étudiants en 2009, y compte le plus d’étudiants et le 5ème dans le monde.

À l’université, ces étudiants étrangers représentent 15,2 % des inscrits.

Cette proportion augmente fortement avec le cursus : ils représentent 11 % des inscriptions en licence, 19% en master et 41,3 % en doctorat.

En 2010, les inscriptions ont progressé de 10,7 % dans les formations d’ingénieurs non universitaires, de 10,5 % en classes préparatoires aux grandes écoles et de 8,1 % dans les écoles de commerce. Les étudiants africains se dirigent davantage vers les disciplines scientifiques et sportives (31,1 %) ou économiques (24,0 %) ; les asiatiques s'orientent plus vers des formations artistiques ou culturelles.

Si l’Amérique du Nord reste la destination mondiale la plus prisée par les étudiants étrangers (18%), les pays européens attirent quant à eux plus de 38% de l’effectif mondial des étudiants étrangers, selon la dernière étude de l’OCDE (Regard sur l'éducation), de l'Office Français de l’Immigration et de l’Intégration et du ministère de l'Enseignement supérieur et de la recherche.

Les Asiatiques sont les plus nombreux à étudier hors de leurs frontières (52%), suivis des Européens (24%) et des Africains (10%). Les femmes sont majoritaires (52,9 %) parmi les étudiants venant de tous les continents, excepté l’Afrique où elles ne représentent que 42,8 % des étudiants.

Avec plus de 280 000 étudiants étrangers en 2010, la France est la 4ème destination mondiale après l’Australie avec un essor considérable à la fin des années 90 (+ 74,8 % entre 1998 et 2005). Depuis 2010, la progression est de 2,3% par an.

II) RELATIONS FRANCE-AFRIQUE EN MATIERE D'IMMIGRATION ESTUDIANTINE : UNE APPROCHE UTILISATRICE

1°) Les phases marquantes de l'immigration étudiante : de l'ouverture à la restriction

a) L' arrivée en masse des étudiants originaires des anciennes colonies : A partir de 1971, il y a une ouverture des frontières aux élites africaines issues des premières années des indépendances. Cette immigration fut favorisée et entretenue par la France qui voyait dans la formation de la jeunesse de la période post-indépendance l'occasion d'affirmer à l'échelle mondiale les valeurs de générosité et de fraternité entre les peuples qu'elle prétendait défendre, d'une part, et de maintenir ou d'accroître son influence culturelle par son implication dans les cursus scolaires et universitaires des étudiants des pays de son « pré carré », d'autre part.

b) L'immigration étudiante africaine régresse au profit des migrations intra-européennes : Après une période d'ouverture, la crise économique due au second choc pétrolier et la dégradation des conditions d'études à la suite de la croissance importante des effectifs d'étudiants français semblent avoir conditionné l'attitude du gouvernement en matière d'accueil des étudiants étrangers.

C'est le début de la restriction de l’offre universitaire française. Des programmes d’échanges très importants comme ERASMUS (réalisation d'un espace européen de l'enseignement supérieur), TEMPUS (coopération avec les universités et les entreprises de l’Est européen), LINGUA (enseignement des langues du programme communautaire « Socrate ») ont joué un rôle important dans la croissance des étudiants européens en France.

Cette forte augmentation est également due aux mesures introduites en 1998 par Claude Allègre, ancien ministre de l'éducation nationale sous la Gauche plurielle dirigée par Lionel Jospin, pour pallier le retard de la France par rapport aux autres pays de référence. D’où la création de l’agence Edufrance chargée de promouvoir le système éducatif français à l’étranger, en particulier vers l’Asie et l’Amérique Latine.

c) La sélection officielle des « meilleurs éléments » :

- Le décret du 31 décembre 1979, dit « Décret Imbert », traduit la volonté de contrôle et impose une procédure de préinscription pour les étrangers qui s'inscrivent pour la première fois dans l'enseignement supérieur.

- Depuis les années 1990, les lois en matière d'immigration des étudiants sont de plus en plus restrictives mais avec deux impératifs contradictoires : limiter l'immigration en provenance d'Afrique et, simultanément, attirer des étudiants de valeur originaires de ce continent pour former leurs futurs cadres « à la française ». Seuls les étudiants du Maghreb et de l'Afrique francophone subsaharienne ont vu leur nombre de visas attribués diminuer dès 2001.

- La Carte « Compétences et Talents » ou l'officialisation de la sélection dans une approche utilitariste : En juin 2006, une nouvelle loi de réforme du Code d'Entrée et de Séjour des Etrangers et Demandeurs d'Asile dite Loi CESEDA a introduit des changements pour les étudiants étrangers ; elle propose l'instauration de cette carte dont les conditions de fond subordonnant sa délivrance est décrite ainsi : « La carte est délivrée à l'étranger susceptible de participer, du fait de ses compétences et de ses talents, de façon significative et durable au développement économique ou au rayonnement, notamment intellectuel, scientifique, culturel, humanitaire ou sportif de la France dans le monde ou au développement économique du pays dont il a la nationalité ».

Dans la pratique, ce sont les sportifs de haut niveau, les industriels, les chercheurs et les artistes de renommée internationale qui obtiennent un titre de séjour plus facilement. « Il s'agit ici de les attirer encore plus avec une carte à l'intitulé gratifiant et signifiant qu'ils sont vraiment désirés ». Cette carte englobe également les étudiants étrangers, puisque la réforme s'inscrit dans l'idée de sélection des meilleurs éléments dans des filières performantes et de renvoyer les autres dans leur pays d'origine : on est donc dans une approche utilitariste.

2°) Les conventions universitaires bilatérales : un dispositif déséquilibré

a) L’accueil des étudiants étrangers est devenu un enjeu majeur au niveau mondial : la France n'est pas en reste et fait un « investissement » à long terme en les accueillant et renforce son réseau culturel. Il existe aujourd’hui incontestablement un véritable « marché » des étudiants étrangers et la plupart des pays de l’OCDE se livrent à une rude bataille pour en attirer le maximum dans leurs établissements d’enseignement supérieur et pour développer des campus externalisés afin de se rapprocher au mieux de la « clientèle ». L’Australie est devenu un champion en la matière en développant des centres d’enseignement hors de son territoire.

Ces étudiants étrangers sont une source de devises considérable, des « consommateurs prescripteurs » selon José Antin directeur de Sup’Aéro ; ils contribuent à l'enrichissement et au rayonnement culturel de la France comme des ambassadeurs de la France de retour dans leur pays où, occupant des postes de

responsabilité, ils seront ouverts envers les entreprises françaises qui pourront espérer figurer en bonne place lors des appels d'offre.

La France cherche à attirer de façon privilégiée les étudiants en troisième cycle.

Pour cela, elle a mis en place une politique de bourses gérées par le CNOUS ; aujourd’hui, environ 20 000 étudiants étrangers en bénéficient.

b) Les conventions bilatérales sont des accords politico-économiques déséquilibrés : Pour le coût de ces étudiants pour la France, le Conseil national pour le développement de la mobilité internationale des étudiants notait en 2003 que « l'effort financier consenti par la collectivité nationale en faveur des étudiants étrangers peut être évalué à 12 000 € par étudiant et, compte tenu de l'effectif total des étudiants en mobilité, à une enveloppe globale de 2,2 à 2,5 milliards € ».

Au final, ces accords bilatéraux ont désavantageux pour les partenaires africains dont les politiques d'envoi des étudiants en France varient d'un pays à un autre, malgré une logique commune sous-jacente qu'est la formation des futures élites.

Comme pour les migrations économiques, les circulations d'étudiants sont régies par des accords internationaux qui ressemblent souvent à des marchandages autour desquels s'imposent la loi du plus fort.

Le 7 mars 2007 lors de l'inauguration du dispositif Campus France, le Ministre des affaires étrangères Philippe Douste-Blazy avait déclaré que « dans un monde où la production des savoirs est désormais le moteur du développement économique, attirer les futurs décideurs des autres pays vers des sources françaises de diffusion du savoir est un objectif majeur ».

Dans une interview au journal « Les Echos », le ministre malien Oumar Duicko avait rétorqué : « Nous ne pouvons accepter cette immigration qui va prendre ce qu'il y a de meilleur chez nous en fermant la porte à tous ceux qui ont des problèmes d'emploi ». Il fait partie de ceux qui ont dénoncé cette « politique d'immigration choisie » prônée par Nicolas Sarkozy, à l’époque Ministre de l'Intérieur, qui ne fera « qu'appauvrir les ressources humaines dans les pays d'Afrique déjà en déficit ».

III) LA DEGRADATION DE LA SITUATION DES ETUDIANTS AFRICAINS

La précarité des étudiants africains en France les touche dans tous les aspects de leur vie.

1°) Le parcours administratif kafkaïen du combattant

a) Les modalités dans le pays d'origine : Avant même de déposer un dossier de candidature pour l'inscription dans une université française, il est imposé aux étudiants de passer un test linguistique en français et un test d'évaluation des connaissances, malgré la présentation d'un diplôme. Si ces deux tests sont passés avec succès, l'étudiant peut monter son dossier de candidature et l'envoyer aux universités demandées qui sélectionne ensuite les dossiers. Depuis la Loi CESEDA, les critères sont plus difficiles à réunir et les quotas d'étudiants étrangers ne sont plus les mêmes en fonction des filières. Ils auront plus de chance de s'inscrire dans une filière peu demandée par les étudiants français (Lettres, Arts), alors qu'en Sciences ou en Economie les places sont de plus en plus verrouillées.

Lorsqu'une université choisie a validé la préinscription, il faut obtenir un visa « long séjour, mention étudiant » pour lequel des critères sont évalués : il faut un passeport valide, la préinscription à l'université, une garantie de domicile et une attestation bancaire prouvant que l'étudiant disposera d'au moins 430€ par mois. Avec le décret

du 06 septembre 2011 relatif à la circulaire Guéant de mai 2011, il faudra désormais justifier de 620€, soit 30% de plus, montant qui représente plus de 15 fois le salaire minimum au Cameroun.

b) Les modalités à l'arrivée en France avec la multiplication des interlocuteurs : Avant même de monter un dossier de demande de carte de séjour, l'étudiant étranger est confronté au parcours administratif kafkaïen avec l'ouverture d'un compte en banque, l'inscription universitaire, le bénéficie de la sécurité sociale étudiante au même titre que les étudiants français depuis l'arrêté du 29 juin 1999.

c) La Carte de séjour, passeport pour le droit au séjour sur le territoire français, le séjour en France. Les papiers à fournir sont toujours aussi nombreux, malgré une volonté de simplificatiest la dernière étape qui autorise (ou non) on des démarches administratives :

- les justificatifs d'ordre général : passeport, Visa long séjour mention étudiant, photos d'identité et un justificatif de domicile daté de moins de 3 mois ;

- les justificatifs relatifs aux études : certificat de scolarité.

- les justificatifs de ressources : 430€ (1er et 2ème cycles) et 536€ (3ème cycle) avant la circulaire Guéant.

La Carte de séjour est temporaire et n'est valable qu'un an. Son renouvellement dépend de l'assiduité aux études et aux examens, la cohérence du cursus universitaire ou des changements d'orientation et de la progression dans les études suivies ; les étudiants français ont le droit d'échouer pas les étudiants étrangers.

2°) Survivre aux discriminations et au pouvoir arbitraire de la préfecture

a) Les mal lotis du logement : En 2009, le réseau du Centre Régional des Œuvres Universitaires et Scolaires (CROUS) gérait un parc de 156 538 places dans 600 résidences universitaires dont 92 136 places en chambres traditionnelles (à partir de 9m²) et 64 402 places en appartements (du studio au T3).

Le plan Anciaux prévoyait sur 10 ans la réhabilitation de 70 000 chambres en résidences traditionnelles ainsi que la construction de 50 000 places nouvelles.

Le logement représente environ 50 % du budget d'un étudiant.

Il existe deux types d'aides (non cumulables) versées par les Caisses d'allocations familiales (CAF), à savoir l'Allocation de logement sociale (ALS) et l'Aide personnalisée au logement (APL).

Les étudiants africains ont, à leur arrivée en France, trois possibilités de logement : être hébergés grâce au réseau de solidarité, dans un logement en résidence universitaire ou dans un logement par ses propres moyens. A tout cela s'ajoutent des difficultés d'ordre financières avec le versement d'un dépôt de garantie équivalent à deux ou trois mois de loyer à payer en plus du premier mois de loyer.

Ils sont souvent obligés d'accepter des logements insalubres à des loyers exorbitants, de vivre chez un membre de la famille, en location à plusieurs, en sous-location, dans un foyer ou dans un autre logement précaire. Les dispositifs d'aide au logement (LOCAPASS, etc.) sont souvent méconnus des primo-arrivants.

b) Emploi : des petits travailleurs infatigables, déqualifiés et spécialisés : Depuis le 1er janvier 2011, 5 600 diplômés étrangers ont obtenu une autorisation de

travail en France. Mais les difficultés d'accès à l'emploi des étudiants africains n’a fait qu’ accroître leur précarité.

La circulaire Guéant empêche des jeunes diplômés étrangers non ressortissants de l'Union européenne d'obtenir leur changement de statut afin de pouvoir signer leur contrat de travail malgré leurs diplômes cotés (masters 2, grandes écoles) et des promesses d'embauches de recruteurs prestigieux.

Après avoir trouvé un logement, il faut honorer ses charges et besoins. Mais il s'est développé une « véritable spécialisation » des étudiants noirs d'Afrique dans certains métiers peu gratifiants au regard de leur formation, leur cursus : gardiennage, hôtellerie, ménage, services à la personne, etc. Ceci engendre une « déqualification professionnelle » des étudiants qui ont ainsi un travail sans relation avec leur formation initiale et qui s'y installent durablement malgré eux.

c) L'omnipotence et l’intrusion de la Préfecture dans le cursus universitaire et la vie privée de l’étudiant étranger : Elle refuse de renouveler les titres de séjour prétextant l'insuffisance de ressources, l'expiration de la carte de séjour, l'absence de logement ou s'arrogeant un droit de regard sur le parcours universitaire. Elle juge seule, de façon arbitraire et sans aucune compétence ni légitimité pédagogique, du « sérieux » (changement d'orientation justifié) et de la « réalité » des études suivies (justificatifs d'absence aux examens obligatoire). Il s'est constitué le Réseau Université Sans Frontière (RUSF) pour briser l'isolement des étudiants qui se retrouvent sans-papiers et faire échec à des réglementations absurdes.

d) L'assistance sociale, le dernier recours des précaires : Le Fonds de Solidarité Universitaire (FSU) est une aide de l'Etat qui permet aux CROUS d'accorder, sous forme de prêts, d'allocations exceptionnelles ou de dons, une aide financière rapide aux étudiants momentanément en difficulté. Chaque demande fait l'objet d'un dossier instruit par une assistante sociale.

3°) Un faible taux de réussite et la fuite des « cerveaux »

Les études récentes montrent que les étudiants étrangers réussissent moins bien que les nationaux dans leurs études. Si l’on considère comme base de référence l’étudiant français avec un indice 1, le taux de réussite pour un étudiant étranger est très faible et d’environ 0,8 pour les 1ers cycles, 0,6 en 2e cycle, 0,7 en 3e cycle et 0,8 en IUT. Du point de vue des filières, le plus faible taux se trouve en pharmacie.

Pour le suivi de leur devenir à la sortie de l’enseignement supérieur, ceux qui ont fréquenté les grandes écoles de commerce et d’ingénieurs ont moins de difficultés à avoir un premier emploi en France que les autres.

Globalement les étudiants non européens sont plus inquiets quant à leur insertion professionnelle que les autres étudiants. Certains sont obligés de se réinscrire dans différentes filières pour maintenir leur statut légal en France après leur cycle d’études. Et les Guinéens sont particulièrement concernés et sombrent dans la précarité ; le besoin ébranlant la vertu, certains deviennent des proies faciles pour la délinquance, des filières mafieuses (drogue, prostitution, etc.).

Mais d'autres, plus chanceux, s'expatrient dans les pays anglo-saxons, en Amérique du Nord, notamment au canada à cause de la langue commune française et le plus de facilité pour l'obtention d'un emploi gratifiant et appliquer leur savoir-faire, au détriment de leur pays d'origine en proie à une pénurie de cadres, d'élites performantes et soucieuses de l'intérêt général.

IV) INITIATIVES NATIONALES ET LOCALES POUR UN MEILLEUR ACCUEIL ET L'INTEGRATION DES ETUDIANTS ETRANGERS

Nous assistons depuis plusieurs années à la dégradation de la situation des étudiants africains en France : conditions d'accueil déplorables, difficultés sociales, universitaires et précarité administrative sont les maîtres mots de leur parcours.

Des structures universitaires mettent en œuvre des dispositifs pour l'amélioration de leurs conditions de vie, mais ce sont les associations d'étudiants africains qui soient les plus dynamiques envers leurs « compatriotes ».

1°) Des réponses institutionnelles

a) Des rapports à profusion, à la pelle ont été commandés par le gouvernement aux ministères concernés par la problématique de l'attraction, de l'accueil et du suivi des étudiants étrangers en France. Le premier rapport date de 1997 avec celui de Patrick Weil, puis d'Albert Prévos, de Bernard Dufourg et d'Alain Claeys en 1999, d'E. Flitti en 2000 et d'E. Cohen en 2001, entre autres. Ils préconisent des mesures pour une meilleure cohérence de la chaîne de l'accueil, faciliter l'obtention du visa, l'accès aux informations scolaires et pratiques et la participation aux concours, etc.

b) Création le 7 mars 2007 de l'agence Campus-France pour accroitre l’attractivité de la France et conforter sa compétitivité : Un opérateur unique a été créé pour reprendre et fédérer les missions jusqu'ici exercées par l'agence EduFrance, l'association Egide et le CNOUS. Cette agence a pour mission essentielle, selon le Ministre Philippe Douste-Blazy, de « conforter la compétitivité de la France sur la scène internationale, d'affirmer sa vocation traditionnelle de partenaire du développement du Sud, attirer les meilleurs étudiants étrangers, mieux les accueillir, valoriser notre savoir-faire et nos formations auprès de ceux qui seront les élites de demain et qui peuvent devenir des relais essentiels pour l'influence de notre pays ».

On a créé des Centres pour les Etudes en France (CEF) qui sont institués par la Loi CESEDA. L’Ambassade de France en Guinée a créé en février 2007 un dénommé Espace CampusFrance Guinée situé dans les locaux du Centre culturel franco-guinéen de Conakry. En 2007, près de 8.000 étudiants se sont inscrits sur son site, 3.200 ont déposé un dossier et ont passé un entretien.

Il y aurait plus de 3.000 étudiants guinéens qui effectuent des études supérieures universitaires en France. On a observé ces dernières années une forte croissance du nombre d’étudiants souhaitant y poursuivre leurs études.

2°) Des initiatives locales et associatives

Des initiatives locales sont entreprises pour favoriser l'accueil, l'intégration des étudiants étrangers et atténuer le pouvoir discrétionnaire des préfectures : l'exemple des villes de Bordeaux et Lille est à souligner ; villes qui ont ressenti le malaise de ces étudiants rencontrant de nombreuses difficultés et ont mis en place un dispositif.

a) L'Espace Rentrée Etudiant (ERE) organisé par des universités et le CROUS : Il s'agit d'un lieu proposant aux étudiants, particulièrement intéressant pour les primo-

arrivants, de nombreux services pour leur installation ; cet espace réunit en un seul lieu de nombreuses démarches à effectuer.

Par exemple, le Pôle Universitaire de Bordeaux, en partenariat avec la Préfecture et le CROUS de la Gironde a créé depuis août 2004 une « Cellule carte de séjour » à l'ERE de Bordeaux afin de faciliter le traitement des dossiers de demandes de titres de séjour. Les étudiants, de fin août à mi-décembre, s'adressent donc à la Cellule et ne se déplacent plus à la Préfecture qu'en dehors de cette période de rentrée universitaire. La cellule, composée de « tuteurs » (des étudiants français ou étrangers), s'occupe de la constitution des dossiers. L'accueil y est bien différent de celui de la Préfecture où les agents étant souvent débordés par les demandes et doivent gérer plusieurs étapes à la fois : montage et vérification des dossiers, validation et délivrance des titres de séjour, etc.

La Cellule constitue donc un soulagement à la fois pour les étudiants étrangers et pour la Préfecture ; en 2006, elle a traité environ 5000 dossiers.

Par ailleurs, le Pôle universitaire, avec l'aide du CROUS et de la Mairie, avait instauré la Journée « Bordeaux accueille ses étudiants ».

b) Les associations d'étudiants africains : Malgré ces quelques initiatives institutionnelles, les associations d'étudiants africains restent les principaux acteurs de l'aide apportée aux étudiants étrangers, surtout primo-arrivants. Les cours de langue, l'accueil des étudiants étrangers dès leur arrivée à l'aéroport ou à la gare, l'aide à distance par courrier électronique pour conseiller et informer, la semaine d'accueil pour présenter les différents dispositifs de l'université et son environnement, la visite de la ville, un week-end d'intégration pour les nouveaux arrivés, l'aide aux démarches, le soutien pédagogique et parfois psychologique tout au long de l'année sont les nombreux exemples qui témoignent de l'investissement des associations étudiantes africaines. Ces associations sont :

- soit communautaires regroupant des étudiants d'un même pays : l'association bordelaise des étudiants Sénégalais et sympathisants (ABESS), le Conseil national des associations de jeunes Guinéens de France (CNJGF), l'association des étudiants Mauriciens à Bordeaux (AEMAB), par exemple ;

- soit supranationales [mouvement panafricain comme l'association des étudiants d'Afrique, des Caraïbes, du Pacifique et de l'Océan Indien (AFRICAPAC)], etc.

Le CNJGF est un réseau crée en 2008 qui compte aujourd'hui 32 associations qui ont reçu, durant l'année 2011, 57 % des étudiants ayant obtenu un visa. Par ailleurs, il a également organisé le « Week-end culturel et d'intégration Guinée Rhône-Alpes » à Grenoble, avec des Guinéens venant de Saint-Etienne, Chambéry, Nice et Lyon.

L’Association des Jeunes Guinéens de France (AJGF) et le Ministère de l’emploi, de l’enseignement technique et de la formation professionnelle représenté par l’Agence guinéenne pour la promotion de l’emploi organisent le premier forum d’emploi guinéen en France dénommé « Talents Guinée 2012 » les 9 et 10 Novembre 2012. L’idée de ce forum est née de la volonté de l’AJGF de faciliter le retour au pays des guinéens formés, des élites de la diaspora en Europe. Cette initiative est salutaire et à pérenniser. Mais en amont, au pays, il faudrait améliorer les conditions d'études.

De 1960 à 1980, tous les étudiants africains étaient boursiers, sauf les Guinéens. En 2010, l'Etat n'a alloué que 20 % à l'enseignement alors que les forces de sécurité ont eu plus de 30 %. En comparaison, le Sénégal a alloué 40 million € pour l'université Cheikh Anta Diop, 600 € par étudiant, mais seulement 125€ en Guinée.

« L'avenir de l'Afrique passera par la régionalisation de ses universités. Ce sera sa force » préconisait L'historien, anthropologue et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986).

CONCLUSION :

La période de la colonisation a véhiculé un certain « rêve français » qui pousse, depuis plusieurs décennies, les étudiants africains (mais aussi les travailleurs), à choisir la France comme destination privilégiée. Malgré les politiques peu accueillantes à leur égard et les conditions de vie souvent difficiles, la France reste un pôle attractif pour les étudiants africains.

Les associations qui œuvrent à améliorer les conditions de vie des étudiants africains n'ont pas assez de moyens matériels et financiers pour un réel changement ; mais elles ont, non seulement un réel poids lors de prises de décision (élections étudiantes, liens privilégiés avec le CROUS), mais elles sont une source de changement important, un recours, un refuge, un contre-pouvoir face aux politiques de plus en plus restrictives pour les étudiants étrangers. L'engagement des membres de ces associations que j'ai pu rencontrer n'a d'égal que le désarroi dans lequel sont laissés des étudiants qui ne demandent, somme toute, que de pouvoir étudier dans l'égalité la plus complète avec les étudiants français.

Aujourd'hui, certains étrangers ne veulent plus venir faire leurs études en France, mais privilégient plutôt le Royaume-Uni, les pays anglo-saxons, l'Amérique du Nord, puisque cette image qu'avait la France de « Patrie des Droits de l'Homme » s'est ternie. D'autant plus que l'Afrique est devenue le réceptacle de tous les fléaux, le cas social de l'humanité, en partie, à cause de la France qui a une « dette » envers le continent noir dont elle ne cesse de piller les ressources humaines et naturelles.

En donnant un statut particulier à l'étranger, qu'il soit étudiant ou non, la France se démarque de cette conception universaliste des Droits de l'Homme qui ferait de tout être humain un égal de ses semblables.

Le décret du 06 septembre 2011 relatif à la circulaire Guéant du 31 mai 2011, sont deux textes malheureux et la politique qui les sous-tend relèvent d’une triple faute contre la France : faute culturelle, faute politique et faute économique qui traduisent une même attitude : repli identitaire, repli politique, repli économique. C’est ainsi que s’engage le déclin des grandes nations.

Alors que la législation renforce sans cesse un clivage, une dichotomie entre étudiants étrangers et étudiants français en donnant une vision utilitariste de l'immigration et en accentuant la sélection des étudiants étrangers selon les « besoins » de l'économie française, il apparaît aujourd'hui nécessaire de réaffirmer la vocation universelle de l'éducation en laissant ses établissements d'enseignement supérieur ouverts à tous. Leur mission d'enseignement, d'échanges et de réflexion ne peut s'accommoder d'inégalités entre étudiants ou de l'exclusion de certains.

Plusieurs célébrités sont issues de l'immigration étudiante et ont contribué, notamment au rayonnement culturel de la France. Le togolais Koffy Yamgname a été le premier maire noir et secrétaire d’état à l’intégration. Des députés sont entrés à l’assemblée nationale, au palais Bourbon comme Seybah Dagoma d’origine tchadienne et avocate spécialisée dans les entreprises en difficulté. Léopold Sédar Senghor (1906-2001), un poète, écrivain, chantre de la négritude avec Aimé Césaire, homme politique et premier président de la république du Sénégal et premier Africain à siéger à l'Académie française. Tierno Monénembo, un écrivain guinéen, lauréat du prix Renaudot en 2008. Entre autres.

Quant à la Guinée, un effort budgétaire est nécessaire, urgent pour investir dans l'avenir, dans le savoir qui est un héritage pour demain et réveiller un géant assoupi malgré ses ressources humaines et naturelles incommensurables. Son avenir doit, également, s'inscrire au pluriel et non dans l'unicité de pensée, de promotion sociale, économique et/ou professionnelle au profit d'un seul groupement humain.

Que Dieu préserve l’Afrique et la Guinée !

Nabbie Ibrahim « Baby » SOUMAH

Juriste et anthropologue guinéen

nabbie_soumah@yahoo.fr

Lille, le 13 octobre 2012

Nabbie Ibrahim « Baby » Soumah

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