Page noire de notre histoire

 

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« Nous avons vécu dans l’obscurité » : Des décennies d’impunité, de l’indépendance à la Quatrième République

La Guinée est un pays d’Afrique occidentale qui compte environ 10 millions d’habitants. Pendant plus de 50 ans, les régimes autoritaires qui se sont succédé ont systématiquement privé les Guinéens de la jouissance de leurs droits humains fondamentaux et ont permis l’éclosion et le développement d’un climat d’impunité pour tous types de violations.

 

 

La Première République : Ahmed Sékou Touré ou le règne de la terreur :

 

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Les 26 ans de règne de Sékou Touré (1958-1984) ont laissé une marque indélébile sur la Guinée et créé un profond sentiment de méfiance et de crainte chez ceux qui tentent de réclamer des comptes à leur gouvernement.

 

Ahmed Sékou Touré, un dirigeant syndical charismatique, a gouverné la Guinée depuis son indépendance en 1958 jusqu’à sa mort en 1984. Touré a soumis la Guinée à une dictature à parti unique, a exercé une mainmise sur tous les aspects de la vie économique et politique, et a recouru impitoyablement au régime de la terreur d’État pour éliminer tous ses opposants politiques réels ou supposés.

Pour renforcer son pouvoir, Touré s’est servi d’un vaste réseau d’informateurs, de membres de la police secrète, de membres des milices de son Parti démocratique de Guinée (PDG) et, dans une moindre mesure, de membres de l’armée. C’est ainsi que des milliers de détracteurs du gouvernement, réels ou supposés, ont été arrêtés, torturés et exécutés dans des lieux publics, des centres de détention clandestins et des casernes. La prison la plus tristement célèbre était le Camp Boiro, une caserne de la garde républicaine située à Conakry et surnommée le « Goulag » de la Guinée, où des centaines, voire des milliers de personnes auraient perdu la vie. Oppressés par le climat de paranoïa et de répression qui régnait à l’époque de Touré, des dizaines de milliers de Guinéens ont fui leur pays.

Les exactions perpétrées pendant le règne de Touré ont essentiellement été liées à la réponse apportée par l’État à de nombreux complots—considérés pour la plupart comme étant de pures inventions—visant à renverser le régime. Selon des experts universitaires et des historiens, Touré s’est servi des complots pour détourner les critiques dirigées contre son régime et sa politique socioéconomique et pour éliminer ses opposants réels ou perçus comme tels. Après chaque complot dénoncé, les forces de sécurité et les responsables gouvernementaux ont déclenché une vague de détentions arbitraires, de disparitions, de procès-spectacles et, dans plusieurs cas, d’exécutions publiques. Lors d’un complot particulièrement sanglant, le « Complot peul », ou complot des Foulbés de 1976-77, des intellectuels peuhls respectés, dont Boubacar Diallo Telli, ex-secrétaire général de l’Organisation de l’Unité africaine, et d’innombrables autres personnes, ont été emprisonnés, exécutés ou sont morts en détention. Ces violences ont provoqué un exode massif hors de Guinée de membres du groupe ethnique peuhl et ont instauré un pénible sentiment de méfiance entre les Peuhls et le deuxième plus important groupe ethnique de Guinée, les Malinkés, auquel appartenaient Touré et bon nombre de ses principaux alliés politiques au sein du PDG.

Des comités composés en grande partie de hauts responsables du PDG, et dans certains cas de membres de la famille de Touré, statuaient sur la culpabilité ou l’innocence des personnes accusées d’avoir conspiré contre lui. Les comités forçaient les accusés, souvent torturés, à avouer, et ces derniers ne pouvaient pas faire appel des peines de mort, qui étaient souvent exécutées dans les heures ou les jours qui suivaient. Ainsi, le 23 janvier 1971, dans la foulée d’un vrai complot—à savoir l’incursion militaire des troupes portugaises basées en Guinée-Bissau—, le Tribunal révolutionnaire suprême a ordonné 29 exécutions, 33 condamnations à mort par contumace et 68 peines de travaux forcés à perpétuité à l’encontre de responsables du gouvernement guinéen et de l’armée accusés d’avoir appuyé le complot. Le 25 janvier 1971, à la suite de la décision du tribunal, bon nombre de présumés conspirateurs ont été pendus publiquement ou exécutés dans des camps militaires, dont quatre responsables gouvernementaux de haut niveau qui, de façon ignoble, ont été pendus sous un pont de Conakry.

À ce jour, pas un seul individu impliqué dans les atroces violations qui ont caractérisé les 26 années de règne de Sékou Touré n’a été tenu de répondre de ses actes dans le cadre d’une procédure judiciaire digne de ce nom. Cette impunité a préparé le terrain à de futures exactions.

Ceux qui ont commis les crimes [à l’époque de Touré] ont ensuite été protégés par le système étatique. Chacun sait que de nombreuses violations des droits humains ont été commises pendant cette période, mais il n’y a jamais eu de procès. Pourquoi ? Parce que les crimes ont été perpétrés pour des motifs politiques et avec des protections politiques : la justice n’était pas indépendante ; elle était juste au service du régime politique. L’impunité persistante a ouvert la voie à des abus de pouvoir au sein du régime suivant et du gouvernement de transition. Maintenant nous devons nous demander si à l’avenir, nous allons voir cela persister en Guinée comme avant. En ce qui concerne cette tradition d’impunité, jusqu’à présent il n’y a pas eu de volonté politique de changement.

 

Les Deuxième et Troisième Républiques : Lansana Conté ou l’enracinement de l’impunité et l’édification d’un État criminel :

 

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Peu après le décès soudain de Touré causé par un problème cardiaque en mars 1984, le Colonel Lansana Conté s’est emparé du pouvoir le mois suivant lors d’un coup d’État. En dépit de promesses initiales garantissant un meilleur respect des droits humains, le Président Conté a régné sur le pays pendant un autre quart de siècle marqué par une répression et des exactions cautionnées par l’État, bien que beaucoup moins extrêmes que celles perpétrées sous son prédécesseur. De 1984 à sa mort (également due à une cause naturelle) en décembre 2008 alors qu’il était toujours au pouvoir, son régime a eu pour marque de fabrique le recours excessif à la force contre des manifestants non armés, la torture de criminels présumés en garde à vue, des périodes prolongées de détention provisoire, des arrestations et détentions de dirigeants et partisans de l’opposition, ainsi que le harcèlement et les arrestations de journalistes. Bien qu’au départ, Conté ait opéré quelques progrès en faisant passer la Guinée d’une dictature à parti unique à une démocratie multipartite, ces efforts ont été minés par des scrutins présidentiels non transparents et entachés de nombreuses fraudes en 1993, 1998 et 2003, conçus pour garantir à Conté la mainmise sur le pouvoir politique.

Face à des niveaux croissants de corruption et de pauvreté et à une multiplication des abus du gouvernement, diverses associations professionnelles et de la société civile ont, à plusieurs reprises, organisé des manifestations à travers le pays, dont beaucoup ont été réprimées violemment par les forces de sécurité de Conté. En juin 2006, les forces de sécurité ont abattu au moins 13 protestataires à Conakry. En janvier et février 2007, les forces de sécurité, notamment la garde présidentielle, ont fait feu directement sur les foules de manifestants non armés qui participaient à une grève nationale pour protester contre la détérioration des conditions économiques et la mauvaise gouvernance, débouchant sur un bilan d’au moins 137 morts et plus de 1 700 blessés.

Conté et son gouvernement ont également présidé à l’édification d’un État de plus en plus criminel au sein duquel les membres du parti au pouvoir, de sa famille et des forces de sécurité se sont fréquemment livrés à des actes criminels allant du vol au détournement de fonds, en passant par le trafic de drogue. À la fin du régime de Conté, la Guinée était devenue une importante plaque tournante, en Afrique occidentale, du trafic de stupéfiants entre l’Amérique du sud et l’Europe.

Les dernières années du régime de Conté ont donné naissance à un réseau de corrompus qui, sur fond de népotisme, ont dilapidé des ressources qui auraient pu servir à garantir des droits économiques essentiels tels que les soins de santé élémentaires et l’éducation fondamentale. Les avantages illicites dont bénéficiaient les échelons supérieurs de la hiérarchie militaire ont donné lieu à une série de révoltes des plus jeunes officiers, au versement de pots-de vin destinés à les apaiser, et à un risque de nouvelle instabilité.

En dépit de gestes symboliques exigés par la société civile guinéenne et la communauté diplomatique, Conté n’a fait aucun effort significatif pour traduire en justice les responsables d’abus. Le manque d’intérêt pour le secteur judiciaire et sa politisation n’ont fait qu’aggraver l’impunité qui s’était instaurée sous Sékou Touré. À l’image de son prédécesseur, Conté et son gouvernement se sont mis en défaut de traduire en justice ne fût-ce qu’un seul membre des forces de sécurité indubitablement impliqué dans des meurtres et autres actes répréhensibles graves. Selon Kpana Emmanuel Bamba, président d’ASF (Avocats Sans Frontières) Guinée :

Tout au long de l’histoire récente de la Guinée, les services de sécurité ont semblé jouir d’une protection totale. Ceux qui ont commis des abus n’ont pas été sanctionnés ni jugés conformément à la loi. Il y a eu une impunité totale pour les délits commis sous le régime Conté. Son armée était bien payée, bien protégée, et elle ne s’inquiétait pas d’une quelconque possibilité de devoir répondre de ses actes. En définitive, elle avait raison : personne n’a jamais été traduit en justice.

Cette préoccupation a été réitérée par le Conseiller spécial du Secrétaire général des Nations Unies pour la prévention des génocides après une mission effectuée en Guinée en mars 2010 :

L’impunité est la norme ; les auteurs des violences et violations passées des droits de l’homme sont restés impunis, y compris les responsables de violations massives des droits humains perpétrées sous les régimes précédents de Sékou Touré et de Lansana Conté.

 

La Quatrième République : Le « Dadis Show » :

 

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Le coup d’État réalisé sans effusion de sang par un groupe d’officiers de l’armée autobaptisé Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) dans les heures qui ont suivi le décès du Président Conté le 22 décembre 2008 a suscité l’espoir d’une amélioration sur le plan des problèmes chroniques de droits humains de la Guinée. Les responsables du coup d’État, avec à leur tête le Capitaine Moussa Dadis Camara, président autoproclamé, ont promis d’organiser des élections en 2009 et d’éradiquer la corruption.

Néanmoins, cet espoir s’est éteint lorsque le gouvernement militaire a consolidé son contrôle sur les affaires politiques et économiques du pays, a détourné d’énormes montants de fonds publics, s’est mis en défaut d’organiser des élections libres et démocratiques comme promis, et n’a cessé de réprimer violemment l’opposition. En l’espace d’une année de règne le CNDD a présidé à une série incessante et croissante d’exactions qui a débouché sur le massacre sanglant de quelque 150 personnes en septembre 2009 et sur le viol en public de plus de 100 femmes qui manifestaient en faveur de la démocratie.

Pendant toute l’année où le CNDD a occupé le pouvoir, des groupes de soldats lourdement armés se sont livrés à des actes généralisés de vol, d’extorsion et de violence, entre autres des attaques et braquages de magasins, d’entrepôts, de centres médicaux et d’habitations en plein jour et la nuit. Dadis, nom sous lequel il est généralement connu, a gouverné par décret, sapant et mettant à l’écart le système judiciaire guinéen. Le CNDD a forcé d’anciens ministres du gouvernement et d’autres personnes, accusés d’avoir détourné des fonds publics ou de s’être livrés au trafic de stupéfiants, à participer à des confessions télévisées, dans ce qui était familièrement connu sous le nom de « Dadis Show », en raison des apparitions fréquentes du président du CNDD pour mener personnellement les interrogatoires.

Des responsables du CNDD ont incité à la justice populaire contre les voleurs présumés et, à plusieurs occasions, ont ouvertement intimidé des membres de l’appareil judiciaire pour chercher à influencer le résultat des procédures. Le CNDD a également mis en place un système judiciaire parallèle au Camp Alpha Yaya Diallo, un camp militaire qui a servi de siège gouvernemental ad hoc, où, dans le cadre des « procédures », les soldats armés « invitaient » les accusés et les témoins à se présenter devant un jury composé d’officiers de l’armée. Des centaines de décisions ont été prononcées dans des affaires civiles et pénales, et des amendes et des peines ont été infligées. Pendant ce temps, le CNDD s’est mis en défaut d’ouvrir des enquêtes ou de traduire en justice les soldats impliqués dans tous genres d’actes répréhensibles.

Alors que les partis de l’opposition multipliaient leurs activités pour mener campagne en vue des élections promises, le CNDD a imposé de plus en plus de restrictions à la liberté de réunion et d’expression en décrétant des interdictions visant l’activité politique, l’envoi de SMS et les débats politiques à la radio avec appels des auditeurs. Le CNDD a convoqué dans un camp militaire et réprimandé les dirigeants de l’opposition qui le critiquaient.

Le massacre de partisans de l’opposition le 28 septembre 2009 a été à la fois la marque infâme et le moment déterminant du régime de Dadis Camara. Réagissant à ce qui avait été une manifestation pacifique à laquelle participaient des dizaines de milliers de personnes rassemblées dans le stade principal de la capitale pour protester contre le maintien au pouvoir du régime militaire et la présumée candidature de Camara aux élections prévues, des membres de la garde présidentielle et d’autres unités de sécurité ont ouvert le feu sur la foule, tuant environ 150 personnes. Beaucoup ont été criblées de balles et transpercées par des baïonnettes, tandis que d’autres ont perdu la vie lors du mouvement de panique qui s’est ensuivi. Les forces de sécurité ont fait subir à une centaine de femmes présentes au rassemblement des violences d’une terrible brutalité, notamment des viols individuels et collectifs ainsi que des agressions sexuelles avec des bâtons, des matraques, des crosses de fusil et des baïonnettes. Par la suite, les forces armées ont systématiquement cherché à dissimuler les preuves de ces crimes en emportant de nombreux cadavres hors du stade et hors des morgues des hôpitaux ; ils les auraient brûlés dans des charniers.

Les partenaires internationaux de la Guinée ont sévèrement dénoncé les violences survenues en septembre 2009. La CEDEAO et l’Union européenne (UE) ont imposé des embargos sur les armes, et l’UE, les États-Unis et l’Union africaine (UA) ont imposé des interdictions de voyager à l’encontre des membres du CNDD et ont gelé leurs avoirs. L’hypothèse selon laquelle les condamnations internationales et l’isolement du régime CNDD auraient forcé Dadis Camara à se retirer est discutable car une tentative d’assassinat perpétrée par un autre officier de l’armée le 3 décembre 2009 allait laisser Dadis Camara gravement handicapé.

 

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Après l’évacuation de Dadis Camara hors de Guinée pour des raisons médicales, le général plus modéré Sékouba Konaté, alors vice-président et ministre de la Défense, a assumé le pouvoir et commencé à réduire les clivages ethniques, générationnels et politiques qui étaient devenus de plus en plus explosifs au sein de l’armée. Au cours des 11 mois suivants, les acteurs guinéens—dont le Général Konaté et d’autres membres de l’armée et de la société civile déterminés à élire librement et démocratiquement leurs dirigeants—se sont engagés, avec le soutien de la communauté internationale, dans un processus politique conduisant au scrutin présidentiel de novembre 2010.

 

La Cinquième République :

 

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Afin de préserver la dynamique générée par les élections et de répondre aux attentes de son peuple, le nouveau président guinéen, Alpha Condé, doit prendre des mesures décisives visant à s’attaquer aux graves problèmes de droits humains et de gouvernance dont il a hérité.

Certes, la crise déclenchée par le coup d’État du CNDD au niveau de la transition politique a été en grande partie résolue, mais il reste à voir si le nouveau gouvernement guinéen se consacrera sérieusement à assurer réparation aux victimes des crimes récents commandités par l’État et s’il prendra rapidement des mesures pour faire en sorte que l’impunité ne trouve pas sa place au sein de la Cinquième République guinéenne.

Source: HRW

 


 

Voici une série d’analyses réalisées par la rédaction du site guineenews.org sur les l’ethnocentrisme dans la sphère politique guinéenne :

 

Combattre l’ethnocentrisme, « grand ennemi de la Guinée » (1ère partie)

Le jour de la fête de Tabaski, le président Alpha Condé a déclaré depuis la Mecque où il faisait son pèlerinage, « L’ethnocentrisme est le grand ennemi de la Guinée…Notre faiblesse aujourd’hui c’est que lorsqu’un gouvernement est formé, on demande il y a combien de Peuls, de Malinkés, de Soussous et de forestiers, mais on ne demande pas si il y a des cadres compétents…» Nous saluons la volonté du président de dénoncer ce mal guinéen et son engagement à l’enrayer. Il est grand temps que ce sujet tabou soit démystifié et traité de façon rationnelle. Il faut cependant reconnaitre que durant sa campagne, le président lui aussi a fait recours à l’ethno-stratégie. Mais il était attendu qu’après la victoire l’accent serait mis sur la réconciliation avec des actes concrets. Malheureusement, depuis sa victoire, le président a mis en place une gouvernance politique dont les effets inattendus ont été l’exacerbation de l’ethnocentrisme à un point jamais atteint auparavant en Guinée. Ayant été pratiquement absent de la Guinée depuis sa tendre jeunesse, le président n’a pas pris la juste mesure des pages sombres de l'histoire du pays sur la montée de l’ethnocentrisme comme instrument de la conquête et la sauvegarde du pouvoir politique. Le particularisme de la Guinee est que l’évolution politique du pays a mené à une situation où l’exercice des activités politique se fait d’abord sur une base ethnique. Les partis politiques sont de fait des partis ethno-politiques. De Sékou Touré au Général Konaté, tous ceux qui ont présidé aux destinées du pays ont reconnu la nécessité de ne pas appliquer la politique du « winner-take-all » (le victorieux prend tout, ndlr) pour donner un semblant d’inclusion et préserver la cohésion sociale dans le pays. Mais le professeur Alpha Condé, mal inspiré par son entourage a opté pour une politique d’exclusion tribale qui a exacerbé les frustrations et creusé le fossé entre les groupes ethniques. Le 16 avril 2011, lors d’une rencontre avec les commerçants, Elhadj Alpha Condé justifiait ses nominations tribales par le fait qu’il avait le droit de travailler avec les cadres de son parti. Sachant bien que son parti, le RPG, est un parti à base ethno-régionale comme les autres grandes formations politiques du pays, le président de la République a choisi de gouverner avec son ethnie. Pour se justifier, il a donné l’exemple de la France où selon lui les socialistes vont dans l’opposition quand la droite monte au pouvoir. Cette simplification naïve du problème complexe du partage du pouvoir en Guinée montre que le président ne comprenait pas la Guinée. Le chef de l’État ne semble pas aussi comprendre ou adopter les pratiques démocratiques en France en dépit d’y avoir vécu pendant plus de 50 ans. En France, les nominations aux hautes fonctions de l’Etat suivent un processus démocratique inclusif. Le premier ministre est nommé à la suite d’élections législatives (le genre que la Guinée peine à organiser). Le premier ministre est normalement issu de la majorité parlementaire et devient le chef du gouvernement. Il doit présenter sa déclaration de politique générale et la faire valoir par le Parlement. Lorsque les électeurs francais portent au pouvoir une majorité autre que celle du parti du président de la République, c’est un gouvernement de cohabitation qui est formé et le pouvoir est partagé entre la mouvance et l’opposition. La France a connu au moins trois cohabitations depuis 1986. Aux Etats-Unis, toute nomination aux hautes fonctions de l’Etat doit être soumise à une audience de confirmation devant le Senat. Certains pays de notre sous-région suivent la même pratique. Au Nigeria et au Libéria voisins, les nominations de hauts fonctionnaires doivent être approuvées par le Senat. En Sierra Leone, le Parlement doit approuver la nomination des ministres du gouvernement. En Côte d'Ivoire et au Sénégal, la présentation de la déclaration de politique générale du gouvernement par le premier ministre est l'occasion donnée aux représentants du peuple d'avoir leur mot à dire sur la structure et le fonctionnement du gouvernement. La « dictature » d’un parti, son monopole de nominations, les pouvoirs étendus d’un président qui nomme et révoque par décret des directeurs de services, des plantons et des chefs d’entreprise constituent une aberration de la démocratie qui n'est pratiquée nulle part dans un pays qui aspire à la démocratie. En Guinée, ce sont surtout les effets en cascade de nominations qui frustrent. Le président nomme ses ministres sans aucun contrôle législatif, ces derniers nomment leurs proches, et ainsi de suite, de sorte que l’administration devient presque ethniquement et régionalement monolithique. Dans un pays où l’Administration est la « mangeoire » principale de la population, cela crée énormément de frustrations. Ces frustrations pourraient être évitées si les nommés sont compétents et produisent des résultats tangibles pour le bien commun. Or, ce n’est pas généralement le cas dans l’administration Condé. L’opposant Sidya Touré fut parmi les premiers à dénoncer publiquement la tribalisation de l’administration. En septembre 2011, il déclara : « Personne ne peut ignorer aujourd’hui que quand vous êtes devant votre télévision ou votre radio, 80 pour cent des nominations, concernent une seule région du pays. J’estime que c’est une manière extrêmement maladroite d’envisager le problème. Non seulement ce n’est pas performant au niveau du fonctionnement de l’Administration, mais c’est également un signal fort qui est donné aux autres régions, aux autres groupes ethniques sur le fait qu’aujourd’hui, c’est notre tour, c’est nous qui faisons ce que nous voulons. » Par la suite, des voix modérées se sont élevées pour rappeler au Professeur le danger de sa politique tribaliste. Ce sont notamment : Mamadou Baadiko : « au nom de la prise en main du pays par le parti ayant remporté les élections, on a assisté à une véritable campagne de purification ethnique dans l’administration. Sous la houlette d’idéologues extrémistes appuyés par des coordinateurs régionales, tout l’appareil d’Etat a été entièrement investit, de haut en bas de l’échelle. Désormais le premier mérite d’un serviteur de l’Etat, c’est d’être coopté par ces groupes plus ou moins occultes, sur la base de l’origine supposée ou assimilée à la haute guinée, peu importe la compétence et la probité. La compilation des décrets présidentiels de nomination depuis fin 2010 est très édifiante à cet égard…» Aboubacar Somparé : « Les nominations et promotions actuelles dans les hautes sphères de l’État ne peuvent que frustrer et diviser les Guinéens puisque ne respectant pas les équilibres naturels des différentes ethnies et régions du pays…La Guinée n’avait jamais atteint le pic actuel de division ethnique et régionale depuis son indépendance…» Christophe Châtelot a évoqué dans le Journal Le Monde, « l’ethno-stratégie opportuniste » du Professeur. Dans une « Lettre aux Guinéens » datée du 1er novembre 2011, Louceny Fall, actuel ministre des affaires étrangères, avait exprimé son inquiétude : « …l’on assiste à l’émergence de l’ethno-stratégie dans la vie politique en Guinée. Le phénomène a fait son apparition lors des dernières consultations électorales au cours desquelles tous les observateurs avertis ont noté des votes communautaristes qui ont caractérisé le déroulement des élections. Les résultats de ces consultations l’attestent. Depuis, les coordinations régionales s’éloignant de leur mission de facilitation de dialogue social entre les différentes communautés nationales s’investissent de plus en plus dans l’arène politique … les coordinations régionales ont certes un rôle à jouer, mais elles doivent se limiter à la facilitation du dialogue entre les communautés et au renforcement de la solidarité entre toutes les composantes de la Nation. Le champ politique doit être réservé aux acteurs politiques. » Mais avant, faut–il se souvenir qu’entre les deux tours des dernières élections présidentielles, le même Fall avec d’autres opportunistes politiques guinéens, ne s’est pas gêné de soutenir avec maladresse un prétendu « empoisonnement » des militants du RPG par ceux de l’UFDG. Ce qui a causé les affrontements interethniques en Haute Guinée et en Moyenne Guinée avec les conséquences que tout le monde connaît. En août dernier, c'est Gassama Diaby de l’ONDG, actuellement ministre des Droits de l’Homme qui est monté au créneau pour exhorter le président de la République « à se placer à la hauteur des enjeux, à se soustraire des pièges des ’arrivistes, opportunistes et des zélés courtisans… de se soustraire des réseaux clientélistes, ethnico-stratégiques qui n’apportent rien sinon illusion d’une réussite et d’une grandeur qui est à construire… » En favorisant ainsi l’excellence sur la médiocrité, il aurait également donné tout son sens au changement, opérant une véritable rupture d’avec les méthodes de gouvernance qui ont laissé la Guinée sur le bord de la route du développement. Avec son retour des lieux Saints de l’Islam, pétri de la sagesse des croyants, il appartient une nouvelle fois à El hadj Alpha Condé, par ses actes et décisions, de ne plus donner l’occasion aux Guinéens de compter le nombre de leurs ‘’parents’’ au sein d’un gouvernement ou de l’administration. Il suffit simplement de promouvoir la compétence susceptible d’apporter des réponses aux attentes des populations. Saisira-t-il cette nouvelle opportunité ? La Guinée revient de loin. Pour comprendre la polarisation ethnique dans le pays, un rappel historique est nécessaire. Dans la deuxième partie, nous allons traiter des fondements historiques de l’ethno-stratégie en Guinée.

 

Historique de l'ethno-stratégie en Guinée (2ème partie) : la lutte d'émancipation du PDG-RDA

 

Dans notre livraison précédente, nous avions traité du contexte historique des associations régionales et le rôle que celles-ci avaient joué dans l'éveil politique de la Guinée. L'analyse ci-dessous provient d'une consultation des archives basées sur les travaux d'historiens réputés. Pour les références, nous renvoyons les lecteurs aux œuvres suivantes : Elizabeth Schmidt (2007) : Decolonization and Cold War in Guinea. Ohio University Press ; Bernard Charles (1962) : Un parti politique africain - Revue Française de Science Politique, Vol. 12. ; André Lewin (2010) : Ahmed Sékou Touré : Président de la Guinée (1922-1984) éditions Harmattan; et le site de l'historien T. S. Bah sur Webguinee.net. L'objectif de ce rappel historique n'est pas de « remuer le couteau dans la plaie», mais de citer des faits historiques dans l'espoir de rappeler aux Guinéens que des politiciens guinéens ont toujours utilisé l'arme ethnostratégique pour se hisser au pouvoir ou s'opposer à un régime, mais à la fin, les Guinéens de toutes les régions ont été les grands perdants de leur mauvaise gouvernance tandis qu'un groupuscule mafieux de toutes ethnies a tiré les marrons du feu avant que le système de captation des ressources publiques qu'ils ont instauré ne soit balayé par le vent de l'histoire. Quelque chose à méditer avec la prochaine arrivée de la campagne électorale pour les élections législatives. Pour la conquête du pouvoir, Sékou Touré soppose aux associations ethno-régionales et opte pour un parti transversal reposant sur le nationalisme et le marxisme. La consultation des archives historiques montre qu'au lendemain du processus de décolonisation déclenché après la deuxième guerre mondiale, Sékou Touré, qui sera plus tard le premier président de la Guinée indépendante, avait combattu à sa manière l'ethnocentrisme avant de l'adopter comme une stratégie de dernier ressort sous la pression de son entourage. Il avait intégré l'union mandingue dès sa création, mais trouva leur programme assez restreint pour ses ambitions nationalistes. Il avait alors approché Madeira Keita (d'origine malienne) qui avait créé en 1946 un petit parti politique, le Parti Progressiste Africain de Guinée, qui ambitionne de transcender les partis ethno-régionaux d'alors. Le 18 octobre 1946, le Rassemblement Démocratique Africain (RDA) est créé à Bamako pour jeter la base d'une approche transversale plutôt qu'ethno-régionale de l'exercice des activités politiques. La vision du RDA répond aux aspirations de liberté et de progrès économique des Guinéens et tous les délégués y adhèrent. La section guinéenne du RDA, qui deviendra plus tard Parti Démocratique de Guinée RDA (PDG-RDA) sera créé le 14 mai 1947 par Madeira Keita et Sékou Touré. Dès sa création, le RDA s’était allié avec le Parti Communiste Français. En pleine guerre froide, cela a amené le porte-étendard du capitalisme, les Etats-Unis, à intimer à la France de tout mettre en œuvre pour que l’espace de l’AOF ne devienne pas un bastion communiste. En tant que président du Comité Interterritorial de Coordination du RDA et chef de file des députes de l’AOF à l’Assemble Nationale française, Houphouët-Boigny avait a été persuadé par François Mitterrand, alors ministre de la France d’Outre-Mer, de mettre fin à l’alliance du RDA avec le Parti Communiste et de rejoindre les socialistes. Mais Sékou Touré avait opté pour le nationalisme et la lutte de classes selon les enseignements de Marx et Engels. Ceci l’oppose à l’Union Mandingue qui se voulait modérée. A l’occasion de son Congrès tenu le 7 février 1949 à Kankan, l’Union Mandingue décide de terminer son alliance avec le PDG-RDA et combat les idées de Sékou Touré. Peu après le divorce entre Sékou Touré et l’Union du Mandingue, les associations ethno-régionales s’étaient liguées pour combattre ses penchants marxistes-nationalistes. Mamba Sano, leader influent de l’Union Mandingue avait exhorté ses sympathisants dans tout le pays à rester fidèles à la France et à démissionner du RDA de Sékou Touré. Pour ne pas être en reste, l’Amicale Gilbert Vieillard du Fouta fut obligée de taire sa rhétorique anticolonialiste et de chercher un rapprochement avec les chefs de cantons qui sont restés fidèles au régime colonial. Quant à l’Union Forestière, son chef Ferebory Kourouma promet d’œuvrer pour « une meilleure collaboration avec l’Administration coloniale ». Pour sa part, l’Union de la Basse Guinée s’était déchirée sur la question de l’adhésion au RDA, et la majorité de ses membres avait rejoint la faction Anti-RDA menée par Karim Bangoura. Afin de se désolidariser de la ligne politique du RDA, le Grand Cherif de Kankan avait forcé ses deux fils à démissionner du RDA. Il avait déclaré dans un sermon du Vendredi que le RDA était « un ennemi de l’Islam » qui devrait être combattu par les fidèles. Quant au chef de la section RDA de Kankan, Sidiki Dian Kaba, il fut obligé de démissionner du parti. Plusieurs Kankanais le suivront. Lamine Camara qui le succède est harcelé par le pouvoir et condamné à payer de lourdes amendes pour « diffamation ». En Guinée forestière le représentant du RDA, Ali Soumaoro, est renvoyé de la fonction publique pour le crime d’avoir loué sa maison à la Section RDA de la ville. En Avril 1950, les bureaux de la Section RDA sont brulés, et le Gouverneur de la Guinée Française en profite pour ordonner que la Section soit dissoute. La politique d’exclusion et les brimades du pouvoir colonial contre le RDA de Sékou Touré favorisent l’adversité et la division lors des joutes électorales. Durant les années 1950, le RDA de Sékou Touré vivait une persécution qui rappelle au détail près les accusations de l’opposition actuelle contre le pouvoir d’Alpha Condé. Le refus de Sékou Touré de s’aligner derrière la mouvance du pouvoir colonial fait de lui une cible des exactions de la puissance publique. Ses critiques contre le pouvoir et la masse de militants qu’il draine lors des manifestations feront de lui la bête noire de l’administration coloniale qui mettra tout en œuvre pour l’exclure du paysage politique. L’historienne américaine Elizabeth Schmidt a entreprit une enquête approfondie de cette époque de l’histoire de la Guinée et a documenté l’injustice et les brimades dont le RDA fut l’objet en tant que parti d’opposition. Dès septembre 1950, le gouverneur Roland Pré (l’équivalent du chef de l’Etat de nos jours), menace de virer Sékou Touré de son modeste poste de commis du Trésor et le déporter au Niger. Sékou a dû démissionner de la fonction publique pour se consacrer entièrement au syndicalisme et à la conquête du pouvoir. Les journaux proches du RDA comme le « Phare de Guinée » de Mamadou Diallo et le « Coup de Bambou » de Madera Keita avaient été obligés de cesser leur publication car chaque critique du pouvoir était suivie d’une poursuite pour « diffamation » assortie de lourdes amendes. Le pouvoir refusait au RDA le droit de manifester et de tenir des réunions publiques. Des instructions furent données au Maire de Conakry de refuser d’émettre des autorisations de meeting dans les lieux publics. Même la grande société commerciale d’alors, la CFAO, avait reçu l’ordre de ne pas louer ses locaux au parti RDA. Le journal du pouvoir refusait aussi de publier les avis de réunion et de manifestation du RDA. En plus de ces tactiques, le pouvoir colonial utilisait les moyens de l’Etat pour débaucher les militants du RDA. La transhumance politique était telle que les fonctionnaires, les associations régionales, les notabilités religieuses, et les chefs de canton s’étaient tous rangés du côté de la mouvance. On peut en ce moment imaginer comment les revendications du RDA étaient traitées de « victimisation éternelle » par ceux qui s’étaient rangés du côté du pouvoir et qui bénéficiaient de ses prébendes. On reprochait à Sékou Touré de n’avoir pas accepté la main tendue du colon pour « travailler ensemble Le 17 Juin 1951, les élections sont organisées pour renouveler les députés de l’Assemblée nationale. Cette fois-ci, la Guinée a droit à trois sièges. Huit listes électorales de 24 candidats non français toutes ethnies confondues sont en lice. Pour la première fois, Sékou Touré se présente sur une liste électorale sous l’Union des Travailleurs et Anciens Combattants. La campagne était menée dans une atmosphère bon-enfant. Sur les 221,256 suffrages exprimés, la liste de Yacine Diallo et d’Albert Luriette reçoit 67,480 votes ; celle de Mamba Sano 47,652 votes ; et celle de Sékou Touré 31,071 votes. Yacine Diallo et Mamba Sano furent élus députés de la Guinée. Sékou Touré conteste les résultats, estimant que les élections avaient été teintées d’irrégularités. Avec le soutien du Parti Communiste Français, il introduisit un recours à l’Assemblée Nationale Française, estimant qu’il avait été dépossédé de 30,000 votes (si ces votes étaient rétablis, il allait rattraper et dépasser les 17,000 votes qui le séparaient de Mamba Sano, qualifié deuxième député). L’Assemblé Nationale française examina le dossier et appela un vote pour se prononcer sur la validité des résultats. Le résultat du vote était 237 députés français pour la validation des résultats et 45 contre. A la grande déception de Sékou Touré, les résultats sont validés Le 2 août 1953, la mort du député de l’Assemblée territoriale de Beyla, Paul Tétau donne à Sékou Touré une ouverture pour un poste électif. Il se porte candidat et gagne le siège. Finalement, Sékou Touré a le vent en poupe. En 1954, il sera élu à l’un des trois postes de Secrétaire Général de la CGT. La grande ouverture politique pour Sékou Touré commence le 14 avril 1954 quand le premier responsable guinéen après le colon, le député Yassine Diallo, décède d’une embolie sans avoir fini son mandat. C’est une seconde mort que Sékou exploitera pour obtenir le siège prestigieux de député de la Guinée à l’Assemblée Nationale Française. Le 27 juin 1954, des élections partielles sont organisées en vue de remplacer Yassine Diallo. Sékou Touré se présente sous le parti RDA. Il est en lice avec cinq autres candidats. Sékou avait le soutien des travailleurs syndiqués et la masse illettrée. Ses principaux challengers étaient soutenus par les élites, les associations régionales et le pouvoir en place. Sur les 254.722 suffrages exprimés, Diawadou Barry récolte 149,497 voix et Sékou Touré 85.808 voix. Pour la deuxième fois consécutive, Sékou Touré est éliminé conteste les résultats, estimant qu’il a été triché. Le pouvoir le prend comme un mauvais perdant, incapable d’accepter le « verdict des urnes La fraude électorale provoque la contestation du « verdict des urnes » et mène à des tensions qui dégénèrent en confrontations interethniques. Le pouvoir colonial avait verrouillé le système électoral pour empêcher « l’opposition » représentée par le RDA de Sékou Touré de gagner les élections. Le gouverneur Jean-Paul Parisot qui avait succédé à Roland Pré à la tête de l’Etat avait mis en place une machine de fraude électorale assez élaborée pour s’assurer que le RDA, malgré son poids électoral, ne gagne pas les élections. L’administration nommait les chefs de bureaux de vote et désignait des commandants de cercle (les préfets d’alors) acquis à la cause du pouvoir. Les sympathisants du RDA étaient souvent exclus. Les chefs de canton sont mis sous pression de s’arranger pour barrer la route au RDA. Le recensement électoral est accéléré dans les fiefs de la mouvance et retardés dans les fiefs de « l’opposition ». Les cartes d’électeurs sont égarées ou n’arrivent pas à temps dans les fiefs du RDA pour neutraliser l’avantage numérique de ce parti, surtout en zone rurale. Les fonctionnaires étaient mis à contribution et battaient campagne pour les candidats du pouvoir, en dépit de l’engagement de neutralité de l’Administration. Ils bénéficiaient de congés payés et de soutien logistique pour aller faire campagne. Lors du dépouillement des résultats, ce sont les chefs de Canton acquis au pouvoir qui faisaient les décomptes et déclaraient les résultats sans la participation des observateurs du RDA Au lendemain de la proclamation des résultats du vote du 27 Juin 1954, la violence interethnique a éclaté à Conakry, opposant les partisans du candidat malheureux Sékou Touré (une bonne partie des ouvriers et travailleurs syndiqués) à ceux du victorieux Diawadou Barry (les fonctionnaires, l’aristocratie traditionnelle et religieuse, les associations régionales). Malgré que le Fouta avait divisé son vote entre Sékou Touré (RDA) Barry III (les réformateurs) et Barry Diawadou (le traditionaliste). Les femmes du Kaloum sont instrumentalisées pour réclamer la victoire du « Sily Sèkhou. » Elles entonnent des chants glorifiant leur idole et ridiculisent le candidat victorieux par des chansons parfois racistes. Sékou Touré qui était à l’intérieur accoure à Conakry, et est reçu par une masse en délire de 30,000 militants. Les mois suivants, la violence post-électorale atteint un niveau de cruauté inquiétant. Les partisans de Sékou rendent Conakry invivable et le pays ingouvernable. Des voitures sont brûlées et des maisons saccagées à Conakry. Des attaques sont organisées contre les fonctionnaires de l’administration, toutes ethnies confondues. Les gars de « Momo JO » étaient maitres de la ville et sévissaient contre ceux qui ne se sont pas ralliés au PDG de Sékou Touré. Le domicile d’El Hadj Alkaly Ibrahima Soumah, un notable de la ville, avait été attaqué au motif qu’il était un des facilitateurs de la fraude contre la RDA. La violence s’était aussi répandue à l’intérieur. L’Almamy David Sylla, chef de Canton de Labaya, fut accusé d’avoir falsifié les résultats du vote de Tondon en faveur des partis anti-RDA. Le 9 février 1955, alors que Sylla se rendait à Bembaya pour percevoir les taxes locales, il a failli être lynché. En réponse le pouvoir de Conakry dépêche un escadron militaire qui charge sur la foule et les disperse avec le gaz lacrymogène (les forces de l’ordre n’avaient pas pris goût à tuer les manifestants à cette époque). Le nombre de blessés graves s’élève à 37 personnes dont la moitié était des femmes. Une des victimes de ces violences s'appelait Mbalia Camara et sera l'héroïne du PDG-RDA.

 

Historique de l’ethno-stratégie en Guinée : la victoire du PDG-RDA et la guerre contre les élites (3ème partie)

 

Face au poids électoral grandissant du RDA, l’attitude du colon s’adoucit et ouvre la voie à l’unité de tous les Guinéens (toutes tendances politico-ethniques confondues) au référendum du 28 septembre 1958. A la suite d’une dissolution de l’Assemblée Nationale française le 1er décembre 1956, de nouvelles élections sont organisées en Guinée pour pourvoir les trois sièges attribués au pays. Quatre listes et six candidats sont en lice. Sékou Touré, Saifoulaye Diallo et Louis Lansana Béavogui sont les candidats du PDG-RDA. Sur un fond de campagne axé sur la division entre les élites du pays et les masses populaires (la base de Sékou Touré), 561,943 Guinéen exercent leur droit de vote. Le résultat du scrutin donne 346.716 voix (61 pourcent) à la liste du RDA (Sékou Touré et Saifoulaye Diallo) ; 146,543 voix (26 pour cent) au BAG (Diawadou Barry). Le DSG de Barry III n’aura que 55.385 voix et l'Union Forestière 13.303 voix. C’est la consécration pour Sékou Touré. Le PDG-RDA devient une grande organisation de masse et gagne 57 sièges sur 60 à l’Assemblée Territoriale aux élections du 3 mars 1957. Avec le poids grandissant du PDG-RDA, les candidats Peuls Diawadou Barry et Ibrahima Barry III concédèrent la défaite. Ils décidèrent ensuite de dissoudre leurs partis et de rejoindre le PDG de Sékou Touré dans la cause de l’Indépendance et de l’unité nationale. Sékou Touré devient alors le chef du gouvernement colonial de la « la loi-cadre » en 1957. En 1958, la France propose une Constitution pour la mise en place d’une communauté fédérale, avec une relative autonomie pour les possessions françaises d’outre-mer. Le 25 Aout 1958, De Gaulle arrive à Conakry et est mal accueilli par Sékou Touré. Sékou prononce un discours qui reflète la volonté des Guinéens d’obtenir l’indépendance, mais le ton était considéré provocateur et virulent et que De Gaulle s’est senti offensé et humilié. A contrecœur, la France acquiesce à l’indépendance mais averti contre les conséquences. Mais les efforts de déstabilisation de l’Occident contre le régime marxiste de Sékou Touré mènent à des purges sanguinaires qui vident le pays de son élite Les actions de sabotage et les efforts de déstabilisation de la France au lendemain de l’indépendance avaient poussé Sékou Touré à se lancer dans les bras du bloc communiste et à instaurer un régime policier. Sékou Touré mènera une lutte implacable contre les élites guinéennes dans des complots réels ou imaginés. Il institua un parti unique, estimant que « le dynamisme révolutionnaire n’a pas besoin d’autres stimulants que nos aspirations, nos espoirs ». Il ordonne que la « fidélité au parti » devienne le premier critère de choix des responsables. Les cadres doivent faire la formation politique pour renforcer « leur conscience révolutionnaire ». La ligne politique du parti est « la dictature populaire ». Sékou ne reconnait pas la lutte de classe car pour lui il n y a que la classe des « dépossédés » et il ne veut pas que la Guinée connaisse une stratification sociale, allusion faite aux élites. Le parti est le pouvoir suprême et Sékou Touré devient le responsable suprême du pays. L’Etat est relégué au second plan et devient le serviteur du Parti. Les décisions sont prises au niveau local (comite de base ou Pouvoir Révolutionnaire Local) et remontent en vertu du « centralisme démocratique ». L’esprit revanchard avait aussi joué un rôle dans la décimation de l’élite guinéenne. Sékou Touré avait éliminé de l’histoire du pays tous ceux qui l’avaient opposé durant le temps colonial. Alors qu’au Sénégal des noms comme Lamine Guèye, Blaise Diagne et autres politiciens de l’ère coloniale sont honorés et vénérés, Sékou Touré efface de l’histoire du pays ceux qui l’avaient opposé au temps colonial, notamment Madera Keita, ancien maitre de Conakry et fondateur du PDG-RDA, les premiers députés de la Guinée Yassine Diallo et Mamba Sano qui furent des champions de la lutte pour l’émancipation de l’Afrique à l’Assemblée Nationale Française aux côtés de Senghor et Houphouët-Boigny. Les complots permanents réels ou fabriqués de Sékou Touré ont visé la crème intellectuelle du pays de toutes ethnies. Dès 1960, Sékou met en place des tribunaux populaires composés de membres du bureau politique du PDG pour juger et condamner a mort les « comploteurs » et ennemis de la révolution. En 1965 il s’en prend d’abord aux « commerçants véreux » qui a cette époque étaient à majorité des Malinkés. Il admet volontiers que le parti a besoin d’une « force de dictature » pour « diriger et impulser l’évolution du peuple ». Mais il insiste qu’il s’agit d’une « dictature démocratique », puisque ses principes sont définis en Congrès et en Assemblées des instances du Parti-Etat; d’une dictature populaire puisque son contenu ne tend qu’à sauvegarder et à développer la liberté et les droits du peuple. C’est le début de « la dictature du Peuple par le Peuple ». Barry Diawadou et Barry III, ses anciens adversaires politiques devenus alliés pour faciliter l’accession à l’indépendance paieront de leur vie. Le tournant fatidique pour la Guinée viendra en novembre 1961, quand à l’annonce des réformes proposées par le gouvernement sur l’éducation, le syndicat des enseignants à sa tête Kéïta Koumandian, dépose un banal mémoire de revendication corporative demandant un statut particulier pour les enseignants et des salaires adéquats. En plus les syndicats enseignants reprochaient déjà l’embourgeoisement des nouvelles élites. En effet, seuls les enseignants n’avaient pas accès à la nouvelle « mangeoire » car la création du commerce d’État avait d’ores et déjà montré la voie de la corruption des cadres de l’État qui revendaient des importations subventionnées de produits étrangers sur le marché noir en faisant des bénéfices faramineux sur le dos du peuple bien entendu. En réponse à cette demande, Sékou Touré décrétera que ces enseignants sont des « comploteurs » qui veulent renverser son gouvernement. Il ordonne leur arrestation. La réponse de la jeunesse ne se fit pas attendre et des grèves se déclenchèrent de partout pour demander la libération des enseignants. Sékou Touré fit intervenir les forces de l’ordre qui réprimeront dans le sang les jeunes enfants dont plusieurs passeront dans les salles de tortures mise en place dans les camps militaires. Le vice-président et numéro deux de l’époque Saifoulaye Diallo sera chargé de présider un Tribunal improvisé pour juger les « comploteurs » parmi lesquels ses propres cousins et neveux : Bah Ibrahima Caba, (proviseur du lycée de Kindia), Baldé Mountagha, Diallo Kolon, Guangué Mamadou, Baldé Hassimiou, etc… A Labé, d’où étaient originaires les sus nommés, le pouvoir présentera subtilement les syndicats comme étant des fils de chefs qui voudraient ramener la captivité au Fouta. Bien entendu le procès se fera en l’absence des inculpés et comme par hasard la profession d’avocat avait déjà été supprimée par Sékou auparavant. Cette répression – aux dires des historiens – fut le tournant tragique qui sonna le glas pour le développement économique du pays. Les Guinéens ont ainsi appris amèrement que leur chef d’État n’aime pas la vérité. Des intellectuels de gauche panafricains européens et africains choqués par la violence gouvernementale quitteront le pays, les élèves et étudiants cherchèrent à quitter la Guinée à tout prix et des centaines de Guinéens – de toutes ethnies - qui étudiaient à l’étranger –notamment en occident préféreront le chemin de l’exil plutôt que de rentrer en Guinée privant le pays de qualifications cruciales pour le développement économique. Parmi ces exilés, on peut citer un certain Alpha Condé (aujourd’hui Président de la Guinée) alors président de la puissante fédération des étudiants africains noirs de France FEANF qui condamnera la cruauté de la répression de Sékou Touré contre la jeunesse. Amnesty International désignera Kéïta Koumandian – torturé brutalement dans les geôles du camp Camayenne qui deviendra plus tard Camp Mamadou Boiro – comme prisonnier de l’année 1965. Parmi les nombreuses victimes des purges de Sékou Touré, on retrouve des Guinéens de toutes les ethnies. Leur point commun était l’excellence dans leur domaine. Ils représentaient les élites du pays. Parmi eux, Ibrahima Diallo (juriste éminent), Fodéba Keita (artiste, composeur), Kaman Diaby (pilote émérite, officier de l’armée), Petit Touré (homme d’affaires), Ousmane Baldé (financier), El Hadj Fodé Lamine Kaba (Iman de Coronthie), Tchidimbo Raymond Marie (leader religieux chrétien), Koumandian Keita (syndicaliste), Djibril Tamsir Niane (historien), Telli Diallo (diplomate), Keita Kara (police), et même des expatriés venus aider la Guinée comme le cas de Seybold. La plupart de ces personnes seront torturées et périront dans les cachots de Sékou Touré. Ce fut une époque dominée par la « guerre froide » entre deux blocs idéologiques (le communisme dirigé par l’Union Soviétique et le capitalisme dirigé par les États-Unis) et chacun soutenait « son dictateur » sans arrière-pensée sur les violations des droits de l’homme. Malheureusement, à l’époque, il n’y avait ni Internet, ni Youtube, ni Twitter non plus Facebook… et les nouvelles se répandaient très lentement.

 

Historique de l’ethnostratégie : l’officialisation et la banalisation de l’ethnocentrisme (4ème et dernière partie)

 

Comme nous le notions dans une de nos dépêches précédentes (Contexte historique de l’instrumentalisation de l’ethnie dans les élections en Guinée), jusque là, Sékou Touré n’est pas tombé dans l’ethnocentrisme. Il est simplement antiélitiste. D’ailleurs, afin de démontrer qu’il n’est pas dans l’ethno-stratégie, Sékou Touré a commencé ses purges par l’élite de sa propre ethnie. Il avait sévit contre les complots « Petit Touré », « Kaman-Fodéba », et « Tidjane ». Ensuite, les peuls auront leur tour avec le complot « Diallo Telli ». Avec le complot « Diallo Telli », la lutte de classe se substitue à l’ethnocentrisme. Les Peuls étant fortement représentés dans l’élite intellectuelle du pays, le complot « Diallo Telli » est l’occasion de régler les comptes aux Peuls. Pour accentuer la division, ce complot est désigné comme « Complot Peul ». L’officialisation de l’ethno-stratégie en Guinée commence en 1976 quand Sékou Touré monte de toutes pièces ce qu’il appelle « la situation particulière du Fouta » et se lance dans une croisade anti-peule. Dans un discours le 22 août 1976, il dénonce le fait que les Peuls ne se soient pas allies à lui durant sa lutte politique au temps colonial. Dans ce discours, il déclare à propos des Peuls : « Du temps de la colonisation, ils avaient démissionné du camp de la lutte ; car ils se comptaient au bout des doigts, les Peuls, jeunes ou vieux intellectuels, qui militaient ardemment dans les rangs du PDG. ». Cet argument, dans l’esprit de Sékou Touré suffisait pour mettre en place une politique de discrimination contre les étudiants Peuls en les refusant des bourses. Cette instrumentalisation de l’ethnie dans la politique sera un tournant important dans l’histoire du pays. Sékou Touré a balisé la voie pour la « causa nostra » ethnique dans la conquête et l’exercice du pouvoir en Guinée. La population ne participe pas à la croisade raciste du président, mais cette radicalisation sera un tournant important de l’attitude du pouvoir envers l’ethnicité. Sékou Touré a ouvert la boite à Pandore et le tabou de la persécution d’une ethnie pour des fins politiques devient acceptable en Guinée. Ceci va se confirmer au lendemain de la mort de Sékou Touré le 26 mars 1984. Déjà, à cause du repli identitaire, Sékou Touré s’était entouré des membres de son ethnie. Les plus influents du gouvernement étaient du clan ou de la famille du président. A sa mort, plus de 90 pour cent des hauts officiers au-dessus du grade de commandant étaient de son ethnie. Toute la machine de répression – le fameux comité révolutionnaire – était composé de ses parents directs ou des parents de sa famille. Comme la Constitution le prévoyait, le premier ministre Lansana Béavogui, un Toma, devrait assurer l’intérim de la présidence. Mais il est contesté par les membres du clan Touré et en particulier le frère du président, Ismaël Touré qui n’était pas prêt à laisser le pouvoir à un Forestier. Dans le cafouillage qui s’en suit, un groupe de militaires décide de s’emparer du pouvoir. Lansana Conté est désigné comme chef de la junte, et le colonel Diarra Traoré, un Malinké, devient premier ministre. Les habitants de Faranah, région natale du président, furent les premiers à danser la chute du régime – tellement les bavures du clan Touré de Faranah et Kéita de Macenta étaient abhorrés. Mais les dissensions ethniques ne tarderont pas à miner la junte dirigée par Lansana Conté qui était tiraillé entre ceux qui voulaient faire la lumière sur les exactions commises et identifier les coupables et ceux qui voulaient « qu’on oublie tout car tout le monde serait coupable ». A peine un an d’existence, la junte est secouée par un coup d’Etat le 4 juillet 1985 et le colonel Diarra Traoré est accusé d’en être l’auteur. A l’instar de Sékou Touré avec les Peuls en 1976, c’est toute l’ethnie Malinké qui sera mise à l’index. Conté prononcera le fameux « Wo Fatara » aux loubards qui avaient saccagé et pillé les boutiques des Malinkés qui n’avaient pourtant rien à voir avec ceux de l’ancien régime qui avaient dansé pensant « récupérer » le pouvoir perdu. Une soixantaine de cadres militaires Malinkés seront arrêtés et exécutés sans jugement. Les anciens dignitaires qui avaient fait arrêter, torturer et tuer des milliers d’innocents, seront eux aussi exécutés sans jugement comme ils l’avaient fait durant le régime Sékou Touré, privant ainsi les Guinéens de savoir « qui a fait quoi » pendant les années de terreurs. A la faveur de l’autorisation de partis politiques en avril 1992, des partis à connotation ethnique vont apparaitre et dominer le paysage politique : Le PUP des Soussous, le PRP et l’UNR des Peuls, l’UPG des Forestiers, et le RPG des Malinkés. Mais faut-il signaler que le président Conté, pour éviter la formation des partis ethniques en Guinée, avait opté pour le bipartisme. Mais cette proposition fut balayée d’un revers par l’opposition guinéenne à l’époque. Toutefois, le PUP avait acquis une transversalité artificielle car il bénéficiait du soutien de la Basse Guinée (son fief ethnique) et instrumentalisait les cadres de l’administration pour extraire des votes dans leur région d’origine. Mais l’orientation ethnique des partis politiques est confirmée par les résultats des élections de 1993 et 1998. Les campagnes avaient des thèmes ethniques restreints destines à permettre à chaque candidat de ratisse large dans son fief ethnique. Par exemple, Jean-Marie Doré, lors d’un discours dans son fief ethnique rapporté par le quotidien d’État Horoya No. 3783 du 17 décembre 1993 déclarait : « Je suis candidat de la Forêt, pour vous aider à retrouver votre fierté, vous aider à être sur le même pied d'égalité avec le Manding, le Fouta et la Basse Guinée. C'est la raison fondamentale pour laquelle je me suis imposé de grands sacrifices afin que la Forêt soit au rendez-vous de ces élections. » Dans une déclaration dans le Lynx No. 88, page 8 du 22 novembre 1993, Mansour Kaba du Parti Dyama appelle les membres de son ethnie en ces termes : « N'est-ce pas un dignitaire du CMRN qui aurait jeté à la figure des prisonniers de juillet 1985 : nous allons exterminer tous les Malinkés de Guinée, quitte à aller chercher de la semence humaine au Mali" ? » Dans une tentative de briser l’emprise des ethno-partis, Ba Mamadou s’était allié avec Alpha Condé dans une alliance électorale appelle FLUG en vue d’une candidature unique. Le FLUG était en compétition avec le PRP de Siradiou Diallo et le PUP de Lansana Conté. Ba Mamadou se considérait comme l’initiateur de l’ouverture démocratique de la Guinée, ayant mené une lutte acharnée contre Lansana Conté pour obtenir l’autorisation des partis politiques. Alpha Condé se cramponnait sur son statut d’opposant historique et sa mainmise sur l’électorat presque entier de la Haute Guinée et une bonne partie de la Guinée Forestière. Pour couper l’herbe sous le pied d’Alpha Condé au sein du FLUG, Ba Mamadou se rend à Faranah, la ville natale de Sékou Touré pour supplier les notables Malinkés de le soutenir. Il remarquera que dans l’exercice du pouvoir, il y a eu un tour pour les Malinkés, un tour pour les Soussous, et il souhaiterait que cette fois-ci qu’on accepte le tour d’un Peul, lui en l’occurrence. L’expression, le « Tour d’un Peul » sera saisie et attribuée à tort ou à raison à toute l’ethnie Peule. L’ethnicité continuera à jouer un rôle primordial dans l’évolution politique de la Guinée et marqué particulièrement les premières élections présidentielles démocratiques du pays. En somme, les Guinéens continuent d’entretenir l’espoir que l’élection d’un Professeur de la Sorbonne allait sonner la fin de la médiocrité et permettre au pays de renouer avec la modernité. Le pays continue de faire face à un dilemme : D’un côté, il y a son élite (les bâtisseurs) qui sont de piètres politiciens incapables de se faire accepter par les masses qui préfèrent parfois voter contre leur intérêt, pourvu que le discours et les promesses sonnent bien à leurs oreilles. De l’autre cote, il ya ses politiciens qui exploitent la misère et l’ignorance des masses pour se faire assoir, mais sont incapables de faire avancer le pays. Ce dilemme continuera à miner l’évolution politique et le progrès économique du pays tant que les intellectuels privilégient la flagornerie sur les intérêts du pays et tant que la population vote sur des bases autres que la capacité démontrée d’un candidat à apporter une solution aux préoccupations quotidiennes de la population. Le Ghana, indépendant en 1957, a servi d’exemple à la Guinée et a connu un parcours a peu près similaire, avec le parti de masse la dictature naissance (N’Nkrumah déclare le parti unique et est couronné président à Vie en 1964), qui aboutit au renversement du régime en 1966. L’histoire du Ghana deviendra une sainte pagaille entre 1966 et 1979, quand un digne fils décida de renverser la vapeur et de remettre le pays sur les rails. Les Ghanéens ont demandé l’alternance démocratique et l’ont obtenue. Ils ont demandé la compétence dans l’administration et l’ont obtenue. Ils ont demandé une amélioration des conditions de vie et ont vu leur PIB par tête d’habitant grimper au niveau de pays à revenus moyens. Ces résultats ne s’obtiennent pas si l’objectif était de soutenir un gouvernement de son ethnie et de ne pas critiquer quelque que la performance ou la voie de perdition empruntée. Pour que la Guinée puisse transcender ces clivages ethniques et se tourner vers le développement, les chefs politiques doivent assumer le leadership de leur base et refuser la compromission aux fins de politique politicienne de bas étage. Ils doivent guider et non suivre leur base. Une fois élu, ils doivent se libérer des forces rétrogrades émanant de leurs bases. Le Professeur Alpha Condé qui dit avoir vécu une cinquantaine d’années sur les bords de la Seine dans un bastion de démocratie et de liberté, à cause des injonctions de sa base a opté de se comporter comme un vieux de Bouramaya jamais sorti du pays que d’être le chantre de la modernisation du pays. Pour satisfaire sa base, il distribue postes et prébendes à la « en-veux-tu en voilà », sans tenir compte de compétence. Il faut aussi que la base change, qu’elle se tourne vers le progrès non pas de son terroir mais du pays. Il ne pourrait y avoir de terroir développé, prospère, et paisible tant que l’ensemble du pays ne trouve son compte. La mainmise de la base, qu’elle soit clanique, ethnique, régionale, ou socioprofessionnelle, sur les affaires de l’Etat et sur la vie des partis politiques est un facteur qui empêche le progrès du pays. C’est la dictature de la base qui avait empêché Sékou de murir les implications d’un « Non » hâtif sur l’avenir de la Guinée. C’est elle qui avait empêché le Professeur Alpha Condé de faire une tournée d’apaisement suite aux violences de l’entre-deux tours. C’est elle qui enferme le Professeur dans une logique martiale au lieu d’oeuvrer pour la détente nécessaire à la décrispation de la situation politique et la finalisation de la Transition. C’est elle qui exige que l’appartenance ethno-politique plutôt que la compétence devienne le critère essentiel des nominations et recrutements dans l’administration et sa transformation en parti-Etat. C’est sous la pression de la dictature de la base que Lansana Kouyaté a rejoint à contrecœur l’alliance Arc-en-ciel malgré son penchant démocrate-libéral. Sidya, qui avait décidé d’aller contre sa base a fait les frais de leur colère qui a failli disloquer son parti. Cellou Dalein doit en partie ses gaffes politiques à la mainmise d’un segment influent de sa base, les commerçants (parfois analphabètes) sur l’appareil de décision de son parti. Puisque la base est souvent clanique et ethnique, la « dictature de la base » signifie la perpétuation du vote sur la base ethnique et les tensions qui en résultent. Au lieu de trouver des solutions à son développement, le pays risque de perdre des années précieuses à résoudre des tensions ethno-politiques.

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