Edwy Plenel, l'honneur du journalisme

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"Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie " préconisait le journaliste et écrivain français Albert Londres (1884-1932).
 
Dans une longue et flagellante confession-entretien sur le plateau de BFMTV avec le journaliste Jean-François Achili, l'ex-ministre du Budget Jérôme Cahuzac a tourné mardi 16 avril dernier la page de sa vie politique.

Il est sorti de son silence pour évoquer sa "part d'ombre", la "faute morale" qu'il a commise et demander pardon à ceux auxquels il a menti. Il a annoncé qu'il renonçait à tous ses mandats électoraux et estimé que si "le responsable de ce qui lui arrive, c'est lui, il en payait le prix fort".

En réalité, c'est sous la contrainte que la part d'ombre de Cahuzac (l'ouverture d'un compte illicite en Suisse dans la banque UBS puis transféré à Singapour) a été mise en lumière par l'opiniâtre Edwy Plenel.
Le numérique, le clavier du site d'investigation "Mediapart" a remplacé de nos jours la plume et l'encre d'Albert Londres pour la quête de la vérité et l'honneur du journalisme.
Après avoir été tant décrié et dans le viseur des gouvernants, Edwy Plenel est aujourd'hui consacré dans la lignée des précurseurs qui ont fait le journalisme et consolidé la liberté de la presse, de la trempe de ceux qui ont révélé la vérité enfouie parfois dans les secrets d'Etat et honoré sa profession qui, hélas! notamment en Afrique, s'est trop souvent montrée complaisante, soumise, voire complice du pouvoir politique.
 
1) Les précurseurs : ils ont fait le journalisme
Edwy Plenel s'est engouffré dans le sillon des promoteurs du journalisme d'investigation et des défenseurs de la liberté de la presse.
 
a) Joseph Pulitzer (1847-1911) est l’homme de presse américain d'origine hongroise qui a érigé les principes fondateurs du rôle de la presse dans la vie démocratique américaine. Dans cette Amérique corrompue et violente, sans foi ni loi de la fin du 19ème siècle, il l’a imposée comme le plus efficace des contre-pouvoirs, grâce aux scandales qu'il dénonce et ses retentissantes enquêtes.
« Il n’est pas un crime, pas un truc, pas un sale coup, pas une escroquerie, pas un vice qui ne perdure sans le secret qui l’entoure. Exposez ces faits au grand jour, décrivez-les, attaquez-les, ridiculisez-les dans la presse et tôt ou tard l’opinion publique les chassera. La publicité n’est peut-être pas la seule chose nécessaire mais c’est une chose sans laquelle toutes les autres démarches resteront vaines », clamait Joseph Pulitzer.
A 23 ans, il est élu député du parti républicain puis crée un journal "St Louis Post-Dispatch" qu'il rebaptisera "The New York World" : "Le Post-Dispatch ne sera pas au service d’un parti, mais au service du peuple. Il ne sera pas là pour soutenir l’administration mais pour la critiquer, il combattra les imposteurs et les escrocs".
A l'instar des autres patrons de presse américains, il se mêle de politique, utilisant son pouvoir sur l’opinion publique comme un puissant moyen de pression sur la politique du gouvernement à Washington. Il affrontera victorieusement le président Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) qui porta plainte contre lui pour diffamation dans une campagne dénonçant les troubles conditions du rachat du Canal de Panama par les Etats-Unis.
Grâce à une donation de 2 millions $ à l’Université Columbia, il fonde en 1903 la première école de journalisme, ouverte en 1912. Les mots prononcés par Pulitzer lors du premier conseil d’administration de l’école sont une profession de foi : "Notre République et sa presse graviront ensemble les sommets ou bien elles iront ensemble à leur perte. Une presse compétente, désintéressée peut protéger cette morale collective de la vertu, sans laquelle un gouvernement populaire n’est qu’une escroquerie et une mascarade."
Il avait aussi prévu l’attribution annuellement depuis 1917 de prix récompensant l’excellence américaine dans les domaines journalistique, littéraire, musical, théâtral et éducatif.
 
b) Lazare Bernard (1865-1903) est un critique littéraire, journaliste politique qui fut le premier des "dreyfusards". La presse moderne française est née avec ses brochures liées à l'affaire Dreyfus dans laquelle il collaborera avec Emile Zola (1840-1902). Les cinq dernières années de la vie de E. Zola seront marquées par un engagement sans relâche dans cette affaire qui lui valut un procès en diffamation et un exil à Londres, alors qu'il est au sommet de sa renommée littéraire.
Son célèbre pamphlet "J'accuse" ayant été refusé par "Le Figaro" qui veut conserver son lectorat le plus conservateur, E. Zola se tourne vers "L’Aurore" dirigé par Ernest Vaughan (1841-1929) et qui va décupler son tirage à 300 000 exemplaires avec un retentissement considérable en France et dans le monde.
 
c) Albert Londres : « Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ». Cet axiome d’Albert Londres résume bien l’idéal de ce professionnel de l’information qui reste une référence pour le journalisme d'investigation. En effet, depuis 1933, le prix "Albert Londres" récompense les meilleurs journalistes francophones.
 
d) Orson Welles (1915-1985), l'écrivain et réalisateur a mis en exergue le monde la presse à travers "Citizen Kane" considéré par l'"American Film Institute" comme le meilleur film de tous les temps.
 
e) Bob Woodward et Carl Bernstein, les deux journalistes du "Washington-Post" ont révélé en 1972 l'affaire d'espionnage politique du "Watergate" qui aboutit, en 1974, à la démission du président Richard Nixon (1913-1994) qui évita que le Congrès n'enclencha la procédure dite "Impeachment" visant à la destitution du chef de l'État. Grace également à l'obstination du juge John Sirica (1904-1992) et la mise en place d'une commission d'enquête sénatoriale statuant sur des cas d'obstruction à la justice et d'abus de pouvoir.
Ce scandale est relaté dans le film "Les hommes du président" de Alan Jay Pakula (1928-1998) avec les acteurs Robert Redford et Dustin Hoffman.
 
2) Edwy Plenel, un exemple à suivre
Hervé Edwy Plenel est un journaliste politique qui fut directeur de la rédaction du quotidien "Le Monde" qu'il quittera en désaccord avec les orientations prises par le journal et le groupe dirigés à l'époque par Jean-Marie Colombani et Alain Minc.
Après avoir travaillé 25 ans (1996 à 2004) dans ce quotidien, il co-fonde le site "Mediapart" qui est un journal payant accessible sur Internet depuis le 16 mars 2008.
 
a) La cible des gouvernants : Les assauts des gouvernants se sont souvent cristallisés sur Edwy Plenel toujours dans leur viseur :
Laurent Wauquiez, chargé de l'emploi au gouvernement de Nicolas Sarkozy, n'avait pas hésité à faire référence à l'affaire Baudis dans laquelle Plenel s'était engouffré "sur la base de pures allégations (...) Monsieur Plenel était là aussi, avec les mêmes méthodes, la même personne, la même perte de déontologie et la même volonté de diffamer pour nuire (...) c'est un récidiviste de la calomnie".
Il s'agissait d'une tribune publiée dans Le Monde, dans laquelle le journaliste Jean-Paul Besset, sous les ordres de M. E. Plenel, affirmait détenir des éléments matériels impliquant Dominique Baudis dans cette affaire de mœurs, en lien avec le tueur en série Patrice Alègre. Plenel avait dû s'en excuser quelques jours plus tard.
Sa collègue Rama Yade, la secrétaire d'Etat en charge des Sports, insistera sur "la partialité" d'E. Plenel, qu'elle considère "comme un opposant politique" à Nicolas Sarkozy .
Les critiques du gouvernement français avaient redoublé de virulence à l'encontre d'Edwy Plenel à l'origine de la tempête médiatico-politique qui avait éclaboussé Eric Woerth. En effet, "Mediapart" avait publié une interview de l'ancienne comptable de Liliane Bettencourt, Claire Thibout, lui prêtant des propos accusant Nicolas Sarkozy et son ministre du Travail d'avoir obtenu de l'argent en espèces de l'héritière de L'Oréal.
Christian Estrosi, le maire de Nice, avait parlé de "manipulation et d'acharnement " et comparé Mediapart à "la presse des années 1930".
Le Premier ministre François Fillon l'avait qualifié de "justicier autoproclamé".
Xavier Bertrand, le secrétaire national de l'UMP, avait lui franchi le pas et porté plainte contre Mediapart, aux méthodes jugées "fascistes", pour "dénonciation calomnieuse". E. Plenel à son tour portera plainte pour "diffamation".
Ce dernier a toujours été, depuis plusieurs décennies, considéré comme la bête noire du pouvoir, ayant été l'une des victimes des écoutes téléphoniques illégales de l'Elysée dans les années 1980 sous François Mitterrand (1916-1996).
E. Plenel dénoncera "un pas supplémentaire franchi dans l'affirmation de cette détestation du contre-pouvoir journalistique. Pour avoir connu, depuis trente ans, d'autres contre-attaques élyséennes, je peux témoigner qu'aucune n'avait atteint une telle violence et une telle bassesse".
Même certains de ses confrères ont aboyé avec la meute tel Jean-Michel Apathie le chroniqueur de RTL et de l'émission "Le Grand journal" de Canal Plus qui avait raillé, moqué et remis en cause les méthodes de Mediapart et de Plenel, notamment avec le fameux enregistrement dont l'authenticité fut contestée avec véhémence.
 
b) Edwy Plenel l'opiniâtre : Avant l'affaire Cahuzac Mediapart a également mis en lumière l'affaire "Ziad Takieddine et Karachi", un dossier tentaculaire où les noms de proches de Nicolas Sarkozy et Edouard Balladur sont mentionnés sur des rétro-commisssions de l'affaire de corruption présumée lors de la présidentielle de 1995.
E. Plenel dévoile une série de documents et de photos inédites entre l’homme d’affaires franco-libanais Takieddine et le premier cercle de l'ex-chef de l’État, notamment Brice Hortefeux, Thierry Gaubert, Jean-François Copé, Claude Guéant, Pierre Charon, Dominique Desseigne.
 
Conclusion :
"Le reporter est le témoin-ambassadeur du public" dit-on. L'atout et le démon du journaliste c'est l'envie de raconter une histoire. Mais la mythomanie et la paranoïa sont les deux grands travers dont il doit se prémunir.
Le lien de confiance entre le public et le journaliste est important, essentiel et ne doit jamais être rompu.  Le journaliste doit demeurer respectueux, scrupuleux d'une déontologie à l'instar du médecin avec son serment d'Hippocrate.
Edwy Plenel aura connu des ratés, sa "part d'ombre" avec l'affaire Baudis et ses heures de gloire avec l'affaire Cahuzac. Il est un exemple à suivre, notamment dans le "pays des rivières du sud" communément appelé la Guinée où les "journalistes alimentaires" se couchent, s'étalent à plat ventre devant le pouvoir. Dans un article du magazine "Rolling Stone" d'octobre 1977, Carl Bernstein révéla que plus de 400 journalistes étaient en relations plus ou moins étroites avec la CIA. Ce qui atteste de la connivence de certains journalistes avec les Renseignements généraux, les milieux d'affaires et le pouvoir politique.
 
Que Dieu préserve la Guinée !
 
Nabbie Ibrahim « Baby » SOUMAH
 
Juriste et anthropologue guinéen
 
nabbie_soumah@yahoo.fr
Paris, le 18 avril 2013

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