En Guinée, un scrutin présidentiel à hauts risques

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« Un coup, KO ». Certes, il ne s’agit que d’un slogan électoral, du marketing politique dans la perspective de la présidentielle du 11 octobre. Mais dans les rues de Conakry, ces quelques mots soulèvent de l’inquiétude. Car ils signifient que le président Alpha Condé, candidat à un deuxième mandat de cinq ans, envisage une réélection au premier tour. Un coup, un tour, et la victoire par KO face aux sept autres candidats.

Ce qui, de l’avis général, relèverait du miracle, ou plutôt de la fraude massive et ne manquerait sans doute pas de déboucher sur des violences dans cette ancienne colonie française et jeune démocratie qui ne vit là que sa deuxième élection pluraliste et démocratique depuis son indépendance en 1958. « Une victoire au premier tour et il met le feu au pays », s’inquiète un diplomate européen.

Une campagne émaillée de violences

Des violences, la campagne électorale n’en fut d’ailleurs pas exempte révélant le niveau de tensions existant entre partis et militants davantage séparés par des lignes ethniques qu’idéologiques. Il y en eut durant le week-end du 2 octobre à N'Zérékoré alors que le Président-candidat devait tenir un meeting dans cette grande ville du sud-est guinéen frontalier du Liberia et de la Sierra-Léone. Il y en eut aussi dans la capitale, Conakry, cinq jours plus tard. A chaque fois elles ont opposé des militants du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG) d’Alpha Condé à ceux de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) conduite par son plus sérieux concurrent, Cellou Dalein Diallo. Le bilan temporaire affiche plusieurs dizaines de blessés et plusieurs morts.

Derrière ces sigles – UFDG et RPG – et ces violentes batailles militantes se cachent deux formations qui regroupent les membres des deux principales communautés ethniques du pays : les Malinkés du RPG, les Peuls de l’UFDG. Des communautés que les mariages rapprochent dans l’intimité familiale mais qui, à un autre niveau, disposent aussi de leurs fiefs politiques locaux – la moyenne Guinée pour l’UFDG, la Haute Guinée pour le RPG –, de leurs quartiers à Conakry et qui sont lancées dans une âpre concurrence pour le contrôle des leviers du pouvoir, autrement dits ceux de l’économie et donc de la richesse. « C’est le niveau zéro de la politique, regrette le diplomate. Si tu es de ma communauté, je vote pour toi, sinon j’attends les consignes. En cinq ans, rien n’a changé. »

Arithmétique politico-ethnique

Et ni Peuls, ni Malinkés ne sont en mesure, démographiquement, de remporter la majorité en ne s’appuyant que sur leur communauté. D’où les interrogations sur la pertinence d’« Un coup, KO » renforcées par le handicap, du côté du RPG, de l’usure du pouvoir surtout pour un candidat qui n’avait recueilli que 17 % au premier tour en 2010. D’autant que les autres ethnies présentent « leur » candidat, dont les poids politiques respectifs ne sont pas négligeables. Papa Koly Kourouma compte ainsi de nombreux soutiens en Guinée forestière. Sydia Touré, un modéré, espère rassembler les voix des Soussou de Basse Guinée et de tous ceux qui aimeraient sortir des clivages ethniques. Enfin Lansana Kouyaté chasse sur les terres malinké d’Alpha Condé.

L’entre-deux tours ouvrira une phase de négociations avec les candidats éliminés mais une victoire dès le 11 octobre semble en tous cas difficile à imaginer. Même si le bilan du président sortant n’est pas négligeable. Alpha Condé rappelle ainsi à juste titre qu’en 2010, au lendemain d’une élection atypique (quatre mois ont séparé les deux tours), il a « hérité d’un pays, pas d’un Etat ».

En 52 ans, la Guinée n’avait alors connu que la sanglante dictature de Sékou Touré (1958-1984), l’autocratisme de Lansana Conté (1984-2008) ponctué par l’amateurisme de l’imprévisible capitaine Dadis Camara puis de Sékouba Konaté.

En cinq ans, Alpha Condé a conclu un important accord de désendettement avec ses bailleurs de fonds internationaux, entrepris des travaux d’infrastructures, clarifié l’environnement économique pour les investisseurs internationaux, notamment pour les opérateurs miniers attirés par ce « scandale géologique » guinéen.

Mais les populations n’en touchent pas encore les bénéfices et le pays traîne toujours en queue de peloton dans la liste des pays les moins développés. La croissance économique – moins de 5 % par an depuis 2010 autrement dit inférieurs à celle des pays de la région – n’absorbe pas la croissance démographique et a été négativement touchée en 2014 et 2015 par l’épidémie du virus de fièvre hémorragique ébola.

Autant de sources de tensions qui font de ce scrutin, au-dessus duquel planent les soupçons de manipulation du fichier électoral, un rendez-vous à hauts risques.

Christophe Châtelot

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