Grande première démocratique en Guinée



Après des décennies de dictature civile et militaire, la Guinée se choisit démocratiquement un nouveau président. Mais les tensions ethniques sont fortes.

Après un premier tour émaillé de soupçons de fraude, la date du deuxième tour de l'élection présidentielle a été fixée au 19 septembre 2010. Cellou Dalein Diallo et Alpha Condé vont s'affronter dans ce qui apparaît comme la première élection à peu près démocratique en Guinée.

Depuis que Sékou Touré a dit non au Général De Gaulle en 1958, la Guinée n'a pas connu d'évènements politiques aussi importants que les joutes électorales qui maintiennent en alerte le pays depuis juin 2010. Des 24 candidats en lice, l'ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo, 58 ans et l'opposant historique Alpha Condé, 72 ans, sont finalement sortis vainqueurs avec respectivement 43,63% et 18, 25% des suffrages exprimés.

Quelques semaines après l'annonce des résultats du premier tour, des pactes ont été noués. L'ancien Premier ministre Sidya Touré, le candidat de l'Union des Forces républicaines (13,06%), et celui de la Nouvelle génération pour la République, Ibrahim Abe Sylla (3, 37%), ont appelé à voter pour Cellou Dalein Diallo. L'ancien Premier ministre Lansana Kouyaté et d'autres candidats de moindres envergure ont rejoint le camp du Professeur Alpha Condé.

Ce jeu des alliances conforte la position de favori de Cellou Dalein Diallo. Même s'il n'est pas garanti que l'intégralité des 13,06% de Sidya Touré lui revienne, beaucoup de guinéens le voit déjà enfiler le manteau du président. Pour eux, le trio Cellou-Sidya-Abe est plus crédible que le camp de Alpha Condé rallié selon eux par des candidats peu scrupuleux.

Opposant historique ou aventurier

Pourtant, Alpha Condé, l'opposant à Sékou Touré et Lansana Conté n'a jamais varié dans son combat politique. Contrairement à son adversaire ministre de 1996 à 2004 et Premier ministre de 2004 à 2006, Alpha Condé n'a jamais servi l'État Guinéen. L'emprisonnement et l'exil n'ont pas eu raison de sa longévité sur la scène politique guinéenne. Mais, ce qui semble être un atout est souvent transformé en handicap par ses détracteurs.

«Alpha condé est un aventurier. Ils risquent de nous vendre aux étrangers. Il a passé toute sa vie en exil», confie H. Sylla, une étudiante guinéenne. Abe Sylla, allié de Cellou Dalein Diallo, n'en dit pas moins. Il a comparé le Professeur Condé à un étudiant diplômé n'ayant jamais travaillé. «Si je dois embaucher quelqu'un dans ma société, même s'il a de nombreux diplômes, s'il n'a pas travaillé pendant vingt ans, je préfère engager celui qui n'a que son bachelor».

Un ancien ministre sous Lansana Conté trouve qu'Alpha Condé n'a pas les compétences pour diriger un pays: «On ne peux pas prendre le risque de donner le pays à un homme qui n'a jamais rien dirigé de sa vie. Ce n'est pas parce qu'on a lutté pendant des décennies pour le pouvoir qu'on a les compétences. Quoi qu'on puisse lui reprocher, Cellou Dalein Diallo a fait ses preuves de 1996 à 2006. Il a souvent été qualifié de meilleur ministre par ses collègues. C'est un homme d'expérience qui peut aider la Guinée à sortir du sous-développement».

Les détracteurs de l'ancien Premier ministre de Lansana Conté ne partagent pas cet avis. Ils trouvent que la Guinée a besoin d'un homme nouveau, qui ne s'est jamais compromis avec les pouvoirs précédents. Pour M. Kourouma, un militant de Lansana Kouyaté, cet homme ne peut être qu'Alpha Condé. «Cellou Dalein Diallo doit rendre des comptes sur sa gestion avant de prétendre diriger la Guinée. Sidya a reconnu que leur alliance était mue par des intérêts. Avec Alpha Condé, on est sûr que nos ressources ne seront pas pillées. »

Vote ethnique et régionalisme

Les résultats de la présidentielle du 27 juin 2010 ont prouvé que la majorité des Guinéens ne votent pas selon un programme ou un projet politique mais selon des affinités ethniques ou géographiques. Ainsi, Celou Dalein Diallo a fait le plein de voix dans les régions majoritairement peuplées de Peulh et au sein de la diaspora.

Cette réalité se manifeste aussi dans les ralliement des différents candidats. Ceux originaires de la Moyenne Guinée et de la Basse Côte ont massivement soutenu Cellou Dalein Diallo tandis que ceux de la Haute Guinée et de la Guinée forestière ont porté leur choix sur Alpha Condé.

Pour avoir rallié le camp de Cellou Dalein Diallo, Sidya Touré et Abe Sylla ont été traités de Juda par certains de leur compatriotes de la Haute Guinée (Kankan et environs). Ils leur reprochent d'avoir choisi de soutenir le Peulh Cellou Dalein Diallo au détriment du Malinké Alpha Condé. Issu d'une ethnie minoritaire, les Diakhankés, Sidya Touré est géographiquement plus proche de Condé. Des notables de la ville de Kakan avaient tenté de les rallier à la cause de Condé mais sans succès.

Un ancien Premier ministre, ayant requis l'anonymat, craint que cette méfiance mutuelle entretenue par les différentes ethnies du pays n'entrave l'évolution démocratique du pays: «c'est très dangereux de titiller la fibre ethnique. Pour moins que ça, des pays ont connu une guerre civile. La Guinée a besoin de toutes ses forces. Il est temps que l'on taise les vieilles querelles pour construire notre pays».

D'après lui, certains Malinkés et Soussous considèrent que les Peulhs détiennent déjà l'essentiel du pouvoir économique. Avec un Peulh président de la République, ils craignent que cela ne conforte leur hégémonie. Les Peulhs, explique-t-il, se disent que c'est le moment où jamais de voir un des leurs élus à la présidence de la République.

«De Sékou Touré à Sékouba Konaté en passant par Lansana Conté et Moussa Dadis Camara, aucun Peulh n'a jamais dirigé le pays. Du temps de Sékou, leurs élites ont été sévèrement brimées. Certains sont morts au Camp Boiro, d'autres se sont exilés », rappelle-til en se réjouissant de l'accord entre l'ancien premier ministre, Sidya Touré et Abe Sylla.

Dictature et coups d'État

La Guinée, l'un des pays les plus riches de l'Afrique de l'Ouest, n'a jamais pu tirer profit de ses immenses ressources naturelles. Après 26 années d'une dictature féroce sous le règne de Sékou Touré, elle est tombée entre les mains des militaires. Le Général Lansana Conté a pris le pouvoir au lendemain du décès de Sékou Touré en 1984. 24 ans plus tard, l'histoire s'est répétée. Au lendemain du décès du Général survenu le 22 décembre 2008, le Conseil national pour la démocratie et le développement, dirigé par le Capitaine Moussa Dadis Camara, prend le pouvoir. Le 28 septembre 2009, plus de 150 personnes sont massacrées au cours d'une manifestation organisée par l'opposition. Des femmes sont violées et des opposants comme Cellou Dalein Diallo sont grièvement blessés.

A la suite de ces violences, rien ne va plus pour Moussa Dadis Camara. Une commission d'enquête internationale est chargée de faire la lumière sur cette tuerie barbare. Des militaires suspectés d'avoir pris part aux massacres sont auditionnés. Le rapport épingle la junte. Dans cette atmosphère de défiance, le président du Cndd échappe de peu à une tentative d'assassinat organisée par son aide de camp Toumba Diakité, qui lui reprochait de vouloir le jeter en pâture à l'opinion internationale en lui faisant porter la responsabilité des massacres.

Depuis cet attentat, Moussa Dadis Camara est éloigné du pouvoir. Le N°2 de la junte, le Général Sékouba Konaté a assuré l'intérim. Contrairement à son frère d'armes qui voulait se présenter à la présidentielle, le Général a donné des gages en nommant un gouvernement de transition censé organiser les élections. C'est à lui que les Guinéens doivent cette révolution démocratique et surtout la réorganisation de l'armée guinéenne.



Ndèye Khady Lo

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