Les deux camps doivent s’engager dans un dialogue véritable, et chacun doit faire des concessions selon International Crisis Group

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La décision récente de l’opposition de suspendre sa participation à la préparation des élections législatives prévues pour mai prochain témoigne des tensions qui menacent la transition démocratique délicate que connait la Guinée. Pire, ces tensions pourraient mettre en cause une stabilité interne encore fragile. Les raisons immédiates de la décision de l’opposition – des préoccupations juridiques et techniques quant à la révision du fichier électoral – ne doivent pas masquer les divisions profondes qui traversent le pays.

Le scrutin de mai, s’il a lieu, se déroulera dans un contexte de méfiance aigüe entre les élites politiques, de tensions ethniques avivées et de soupçons de fraude. L’échec du processus électoral pourrait ouvrir la voie à des manifestations dégénérant en violents heurts et à des affrontements communautaires, voire même à une nouvelle ingérence des militaires dans la vie politique. Pour éviter cela, les parties impliquées doivent faire baisser la tension, s’engager dans un dialogue véritable et travailler ensemble pour créer une atmosphère dans laquelle les résultats du vote peuvent être acceptés par tous.

 

Le 23 février, les deux principales coalitions de l’opposition guinéenne, en coordination avec plusieurs autres partis, ont annoncé qu’elles se retiraient de la préparation des élections, enfin programmées pour le 12 mai prochain. Elles critiquent le fonctionnement interne de la Commission électorale, affirment craindre des fraudes et mettent en cause les procédures de révision des listes électorales, exigeant qu’une nouvelle entreprise soit sélectionnée pour effectuer cette mission au travers d’un appel d’offres ouvert. Elles dénoncent également l’exclusion des Guinéens de l’étranger, dont la participation est prévue par la Constitution et qui avaient voté lors de la présidentielle de 2010 – de façon écrasante en faveur de l’opposition. De nouvelles manifestations ont été annoncées pour ce 27 février.

 

Les tensions politiques en Guinée n’ont cessé de retarder les élections législatives, qui auraient dû se tenir en 2007. La mort du président-dictateur Lansana Conté en 2008 avait ouvert la voie à un bref épisode de pouvoir militaire, marqué par sa brutalité. En 2010, la première élection présidentielle véritablement compétitive de l’histoire du pays a mis un terme au pouvoir de l’armée, mais elle a été marquée par des luttes vives, par la mort de dix-huit personnes et par une montée de l’ethnicité politique. Plus de deux ans après sa prise de fonction, le vainqueur de ce scrutin, le président Alpha Condé, longtemps engagé dans la lutte pour la démocratie, n’a toujours pas organisé les élections législatives. Délibérément, affirment ses adversaires, qui l’accusent d’avoir été élu frauduleusement en 2010 et, parce que son groupe ethnique est minoritaire, de retarder le scrutin pour se préparer à le manipuler. Pour sa part, le camp présidentiel maintient qu’il a d’abord essayé d’entamer une réforme électorale de fond, avant de l’abandonner sous la pression de l’opposition, et que maintenant encore, cette opposition – qu’il décrit comme une bande de ploutocrates corrompus – bloque les élections de façon irresponsable. De part et d’autre, les accusations sont sérieuses.

 

Jusqu’à présent, les multiples tentatives d’intervenants nationaux et internationaux pour créer un consensus politique sur le système électoral ont échoué. Les « acteurs de la vie sociopolitique » ont été invités à des « échanges » au palais présidentiel le 4 mars prochain. Alors que la date du 12 mai elle-même est contestée et que pour qu’elle soit tenable, le président Condé doit convoquer le corps électoral le 3 mars, ces échanges semblent arriver trop tard. De plus, le caractère vague de l’invitation, sa liste de destinataires très large et le fait qu’elle émane du ministre de l’Administration territoriale plutôt que du président lui-même sont autant de signes qui ne rassurent guère les opposants sur la disponibilité soudaine des autorités à un dialogue significatif auquel elles se sont montrées si longtemps réticentes.

 

Le retrait de l’opposition des préparatifs électoraux est de mauvais augure pour un vote pacifique et légitime. Poursuivre la préparation du scrutin pour mai – conformément à l’engagement du président de la Commission électorale, Bakary Fofana – sans le consentement des commissaires issus de l’opposition aura des conséquences incertaines et préoccupantes. Personne ne sait non plus exactement ce que l’opposition veut dire quand elle annonce son retrait du processus actuel alors même qu’elle souligne qu’elle ne boycottera pas le scrutin et qu’elle a plusieurs fois menacé de le « bloquer ». La non-participation est rarement une bonne stratégie et l’opposition risque de perdre toute influence sur le processus électoral, à commencer par la révision des listes. Son exclusion, et la polarisation qui en résulte, vont rendre presque impossible la gestion des conflits qui ne manqueront pas d’émerger au cours d’une compétition tendue, qui se déroule dans une société divisée au passé marqué par la violence. Malgré les efforts récents de la justice pour lutter contre l’impunité, les forces de sécurité guinéennes ont l’habitude de faire preuve de brutalité. Une élection chaotique pourrait bien offrir aux mécontents d’une armée tout juste soumise à l’autorité civile une occasion rêvée de revenir sur la scène. Pour la jeune démocratie guinéenne, le coût d’élections clivantes et violentes pourrait être considérable.

 

Comme un rapport récent de Crisis Group l’a suggéré link, il est préférable de redoubler d’efforts, pendant qu’il est encore temps, pour construire un consensus minimal sur les paramètres de base du scrutin. Les deux camps doivent s’engager dans un dialogue véritable, et chacun doit faire des concessions. Il incombe au président Condé, parce qu’il est au pouvoir, de démontrer d’abord sa volonté de conciliation. Il doit offrir à ses opposants une troisième voie pour leur éviter de choisir entre le boycott et l’acceptation passive de sa vision ; et il doit proposer une plateforme crédible à partir de laquelle engager un dialogue direct. Il pourrait, par exemple, accorder à l’opposition le vote de la diaspora guinéenne – environ 120 000 électeurs inscrits en 2010, sur un total de 4 millions – et s’employer à trouver les financements nécessaires. Pour sa part, l’opposition doit prendre les défis techniques avec sérieux, en particulier en ce qui concerne le fichier électoral : elle ne peut se permettre de donner raison à ceux qui l’accusent d’obstruction.

 

Pour mettre un terme aux controverses techniques, le Programme des Nations unies pour le développement, l’Organisation internationale de la francophonie et l’Union européenne, qui sont tous impliqués d’une manière ou d’une autre et ont tous été pris à partie par l’un ou l’autre camp, devraient travailler à une intervention commune. Mais l’engagement politique doit accompagner le volet technique : la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), compte tenu du rôle qu’elle a joué dans la première phase de la transition deux ans auparavant, pourrait, si nécessaire, offrir ses bons offices pour faciliter le dialogue. En l’absence d’efforts immédiats, la Guinée se dirige vers un scrutin tendu et risqué qui pourrait avoir de graves implications pour la stabilité et jeter le discrédit sur la classe politique toute entière.

 

 

International Crisis Group

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