2ème tour de l'élection présidentielle guinéenne en France: récit d'un cauchemar

Le deuxième tour de l’élection présidentielle a bien eu lieu. Selon les observateurs cela s’est bien déroulé à l’intérieur du pays où les électeurs ont fait preuve de civisme avec un taux de participation élevé. On ne pourra hélas pas en dire autant du déroulement de cette élection à l’extérieur notamment en Europe et en particulier en France où le désordre aura marqué cet évènement du début à la fin.

Ainsi le 7 novembre dès 6h00 des centaines d’électeurs enthousiastes venus parfois de villes éloignées s’étaient retrouvés devant le consulat de Guinée, dans le but d’accomplir leur devoir civique. Spontanément formée, la file d’attente s’allongea au rythme de plus de cinquante individus toutes les dix minutes, pour constituer une colonne humaine étalée sur plus de cent mètres entre le mur extérieur de l'ambassade et la rangée de véhicules en stationnement le long du trottoir. En moins d'une heure, ce couloir devint le théâtre d’un spectacle dont les mauvais souvenirs hanteront la mémoire des témoins ; en effet comme si tout avait été prévu pour faire de cette formalité un véritable calvaire, l’organisation ou plutôt l’absence d’organisation allait vite produire ses effets dans le décors suivant : environ un millier de personnes entassées dans un couloir de trois cent m², soit environ quatre individus par m², engagées dans parcours d’une durée minimum de sept heures, à une cadence de cinquante mètres à l’heure. Et, le chaos annoncé commença au bout d'une heure d'attente, par l'agitation qui s’empara progressivement des personnes en station debout, immobiles et exposées au souffle du froid automnal appuyé par une pluie battante. S’en suivit une longue bousculade accompagnée d'hurlements et de cris accusateurs des heurts et des contorsions subits en cascades. Coincé entre la file de voitures parquées à ma gauche et le poids de la masse humaine située sur mon flanc droit j’ai personnellement vécu des heures très éprouvantes et ressenti l’une des plus grandes peurs de ma vie, en proie au sentiment d’être en danger tel le naufragé sur un navire en péril, dérivant loin du rivage, n'offrant aucune possibilité d’évacuation. Prisonnier de la marée qui m'entourait, j'ai été durant plus de cinq heures compressé, ballotté et tiraillé pendant que me parvenaient les hurlements et les supplications ponctuées d’échanges d’injures. En ce moment, j’ai réellement pensé vivre mes dernières heures. C'est dans ces conditions que les plus déterminés (bon nombre ayant abandonné la lutte en quittant la file) se retrouveront enfin devant l'entrée du bâtiment où devait s'arrêter leur calvaire. En fait ils n'étaient pas au bout de leur peine, car le portail était verrouillé. Ensuite, au bout de son parcours du combattant, le vaillant électeur se retrouvera nez à nez avec une deuxième file (sauvage) dont les conducteurs nullement gênés par leur acte de piraterie agresseront les innocents qui osaient les rappeler à l’ordre, sous le regard coupable des vigiles impassibles. Aucun officiel ne viendra jeter un coup d'œil, ni proposer un rafraichissement alors que plusieurs personnes étaient au bord de l'étouffement. D'ailleurs cinq d'entre elles seront évacuées par les sapeurs-pompiers. Le taux de participation très faible au scrutin, soit 43 % des inscrits s’explique largement par ces faits.

En se mobilisant massivement pour ce scrutin, les Guinéens de France auront donc fait preuve de patriotisme mais ce qu’ils ont enduré relève de l’héroïsme.

Les scrutateurs accrédités par leur parti auprès l'ambassade ne sont pas en reste quant aux dérives constatées lors des opérations à l'intérieur de l'ambassade. Leurs rapports font état de graves dysfonctionnements : Il s'agit notamment de l'acceptation de récépissés non conformes (en lieu et place de cartes d'électeurs valides) imposés par l'ambassadrice, fichiers électoraux désordonnés transmis par Conakry et aussi un service d'ordre incompétent assuré par des vigiles non Guinéens, particulièrement indolents. On peut comprendre dès lors, l'abstention des partis concernés quant à la signature des procès-verbaux établis dans de telles conditions.

Si les causes d’un tel cauchemar explicables en partie par des défaillances : déficience dans l'organisation, défauts de sécurité, erreurs de communication, elles sont également imputables à des facteurs humains notamment : le sabotage délibéré, la négligence, l'irresponsabilité, l'indifférence, l'incompétence. Aussi ces vices interpellent-ils cette question : à qui cela profitait ?

Il va de soit que les conséquences ont été nombreuses : victimes ayant perdu connaissance, personnes prioritaires dont des handicapés, des femmes enceintes, des bébés, des personnes âgées, laissées sans assistance aucune. Sans compter les centaines de personnes frustrées de leur devoir et leur droit de vote

Autres considérations et non des moindres est la désolation étalée aux yeux du voisinage constitué par les représentations d'autres pays. En ce lieu et ce jour là, j’avais perdu mon superbe de ressortissant Africain et Guinéen. Je ne peux non plus m’empêcher de faire la comparaison avec l’organisation du deuxième tour de l’élection présidentielle du côté de nos frères ivoiriens. En cette occasion, nos hôtes Français avaient fait preuve de générosité par la mise à disposition de locaux appropriés, de la logistique adéquate et des moyens humains requis pour ce genre d'événements ; à notre tour, il suffisait de le leur demander.

Cet évènement méritait en raison de sa portée et de sa dimension historique la mobilisation par l’état guinéen de moyens conséquents, mais au vu du désordre décrit et unanimement admis par tous les témoins force est d'admettre que ceux déployés par l’ambassade ont été dérisoires. Ce constat enchâsse la question des ressources mises à la disposition de notre chancellerie pour cet évènement ; car une seule des deux hypothèses suivantes pourrait expliquer un tel bilan : Ou bien les fonds alloués par l’état étaient insignifiants, ou bien ils n’ont pas été utilisés à bon escient

C'est l'occasion de rappeler que l’état de déliquescence qui caractérise les chancelleries guinéennes est notoire, or, le rôle de la représentation diplomatique et de la diaspora sera prépondérante dans le cadre du redressement nécessaire du pays au lendemain de ces élections. C'est aussi le lieu de rappeler que des centaines de guinéens ont perdu la vie au cours du combat pour le changement. La proclamation du verdict de ces élections résonnera comme le clavecin de la victoire pour ce changement et non pour saluer le triomphe d'un individu. La mission prescrite au futur chef d'état est de satisfaire les aspirations de son peuple, car son mandat est un bail comportant une obligation de résultat rédhibitoire. Le président qui sera élu ne doit pas ignorer ces considérations s'il tient à œuvrer pour le bonheur des Guinéens, en honorant leur confiance et en répondant à leurs attentes.

 

Sékou DIAWARA

Citoyen guinéen

Montreuil (93)

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