Elections en Guinée : l’opposition en quête d’un second souffle après le report surprise d’Alpha Condé

Fndc oLe pays est suspendu à l’ajournement flou du double scrutin des législatives et du référendum sur la nouvelle Constitution voulue par le président. Le président Alpha Condé connaît-il lui-même l’épilogue de la série dramatique dont il vient de modifier subitement la trame en annonçant le « léger report » des législatives et du référendum constitutionnel, sources de hautes tensions dans le pays, seulement soixante-douze heures avant l’ouverture des bureaux de vote ? On croyait le scénario calé. Il assurait à Alpha Condé de se retrouver au soir du 1er mars avec un Parlement à sa botte et une nouvelle Constitution écrite pour le faire élire une troisième fois fin 2020 grâce à un fichier électoral taillé sur mesure.

Le suspense était entretenu par la nature et le niveau d’intensité, imprévisibles, de la réaction du mouvement d’opposition associative, syndicale et politique regroupée au sein du Front national de défense de la Constitution (FNDC). Mais l’on savait que le FNDC avait promis de perturber ces scrutins qu’il boycotterait. On redoutait de la bagarre et des morts. C’était avant le coup de théâtre de vendredi.

Depuis, chacun se gratte la tête en tentant d’imaginer le prochain épisode, aux premiers rangs desquels le FNDC, qui doit adapter son jeu au risque de sortir de l’histoire. Samedi, les dirigeants du mouvement d’opposition se sont ainsi réunis à huis clos pour réfléchir au meilleur moyen d’obtenir le départ d’un président de la République jugé « illégitime », élu deux fois depuis 2010 au terme d’élections hautement controversées.

« Marcher sur le palais présidentiel »

La tache de l’opposition est d’autant plus compliquée que les intentions présidentielles à court terme sont floues. Vendredi soir, dans son adresse à la nation diffusée en fin du journal d’informations de la télévision nationale, le président évoquait un « léger report ». Mais, dans une lettre adressée le même jour à la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), l’organisation ouest-africaine dont la Guinée est membre, le président avance « la fixation d’une nouvelle date dans la fourchette de deux semaines ».

Face à l’objectif aussi ambitieux que représente le départ forcé du président avant la fin de son mandat se pose la question des moyens à mettre en œuvre pour y parvenir. Et sans doute tirer quelques enseignements de la jeune existence du FNDC. Cette plateforme contestataire a en effet été créée en avril 2019 pour tenter de tuer dans l’œuf ce qui n’était alors qu’un projet prêté au président guinéen de faire adopter une nouvelle Constitution.

Depuis, et malgré des manifestations parfois meurtrières (plusieurs dizaines de morts, des centaines d’arrestations), le FNDC n’a pas enrayé la machine présidentielle. Celle-ci a organisé pendant l’été un simulacre de consultation nationale destiné à fournir un vernis populaire au projet constitutionnel. Parallèlement, le nouveau texte – qui efface l’interdiction du président sortant de se représenter à la fin de l’année – a été rédigé sur un coin de table dans une totale opacité. Les recommandations de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) sur la nécessité d’assainir un fichier électoral empoisonné par quelque 2,7 millions d’électeurs fictifs ou enregistrés plusieurs fois ont été ignorées. Et, selon les dernières déclarations du président Condé, il n’est pas prévu de réintégrer dans le processus électoral les partis d’opposition qui avaient décidé de boycotter les scrutins pour toutes les raisons précédemment avancées, alors qu’ils occupent 45 % des sièges au Parlement.

Dans son communiqué de samedi, le FNDC continue donc à appeler à une mobilisation massive dans les rues guinéennes. Prochain rendez-vous jeudi 5 mars. « Mais ce mode d’action a montré ses limites, il faut autre chose, aujourd’hui il est impossible de marcher sur le palais présidentiel tant que l’armée et les services de sécurité tiennent », reconnaît en privé un des participants au huis clos du FNDC.

Certes l’image d’« Alpha, l’opposant historique » – condamné à mort par contumace pendant la période Sékou Touré (1958-1984) puis emprisonné durant celle de Lansana Conté (1984-2008) – moisit. La démission, jeudi, du ministre de l’éducation nationale, Abdoulaye Yéro Baldé, longtemps présenté comme son « fils spirituel » et membre historique de son parti, le RPG, montre des lézardes sur la façade d’un pouvoir que plusieurs diplomates occidentaux disent se resserrer sur un cercle de « radicaux cleptocrates ».

Mais Sékhoutouréya, le siège de la présidence, est toujours debout. Le président gère un réseau d’affidés dont la fidélité se mesure moins en termes d’engagement politique que d’accès aux prébendes. « Alpha Condé est meilleur politique que moi », concède avec une surprenante franchise Cellou Dalein Diallo, leader du principal parti d’opposition Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), membre du FNDC, auquel le président ne manque jamais de rappeler son passé de premier ministre durant le régime autocratique de Lansana Conté.

« Mascarade électorale »

Or la capacité de mobilisation du FNDC repose en grande partie sur celle, qui n’est plus à démontrer, du parti de Cellou Dalein. C’est une force et un handicap, car la formation de Cellou Dalein recrute essentiellement au sein de la communauté peule de Guinée. « Au-delà des fiefs de l’UFDG dans de grands quartiers de Conakry et dans certaines villes de province, le FNDC n’arrive pas vraiment à se donner un caractère national », explique Paul Amegakpo, chercheur au National democratic institute (NDI). Le mouvement n’est pas parvenu non plus à ce jour à rallier à elle les grandes confédérations syndicales – à l’exception des enseignants – qui lui permettraient, si les banques et les télécoms se joignaient au mouvement, de déplacer le bras de fer sur le terrain économique en bloquant l’activité du pays, comme ils le firent en 2007.

La bonne nouvelle de ces derniers jours est venue de la communauté internationale – Nations unies, Union européenne, OIF… – qui a considérablement fait monter la pression sur le pouvoir. « Mais ce à quoi Alpha Condé le panafricain s’attendait encore moins, c’est d’être lâché par ses voisins », témoigne un ministre. Notamment par l’Union africaine, mais surtout par la Cédéao, entraînée par le chef de l’Etat nigérien. Actuel président de l’institution sous-régionale, Mahamadou Issoufou a convaincu ses pairs d’annuler au dernier moment l’envoi d’une mission d’observation en Guinée. Une décision rarissime pour la Cédéao qui a avalé par le passé quantité de couleuvres électorales.

« Issoufou a multiplié les appels téléphoniques auprès de son homologue pour lui demander de revoir le fichier électoral, d’organiser des élections inclusives et de renoncer à son projet de troisième mandat », nous indique une source à la présidence nigérienne. Quelques heures avant d’apparaître sur les écrans de télévision, Alpha Condé avait d’ailleurs eu un échange assez vif, dans son bureau, avec Salou Djibo, ancien président de la transition au Niger (2010-2011), aujourd’hui haut fonctionnaire de la Cédéao. « En bon militaire, il est venu lui dire en termes crus que si la situation dégénérait, il en serait tenu pour responsable », nous explique une source informée.

« La communauté internationale a mis du temps à se réveiller. Il faut continuer à les sensibiliser sur l’illégalité de cette mascarade électorale et sur les violations des droits humains », explique Cellou Dalein Diallo. Si tous les observateurs estiment que le délai de deux semaines est techniquement insuffisant pour organiser des scrutins transparents et inclusifs, il a entrouvert une porte de négociation en attendant celle du dialogue. Ou du prochain coup de théâtre.

Par Christophe Châtelot

Source: Le Monde

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