Guinée : le barrage chinois de Souapiti, une catastrophe humanitaire

Unnamed 7La construction d’un barrage géant en Guinée à Souapiti sur le fleuve Konkouré par la Chine est à l’origine de l’une des plus grandes catastrophes humanitaires de l’histoire récente en Afrique de l’Ouest. Une fois quittés les faubourgs de Conakry, la capitale de la République de Guinée, le spectacle est à peu près partout le même dans le reste du pays : à l’exception de quelques feux de bois et de quelques rares ampoules, souvent alimentées par des groupes électrogènes, la quasi-totalité des villages de ce petit pays d’Afrique de l’Ouest est plongée dans une épaisse pénombre dès le coucher du soleil.

9e pays le moins développé au monde en 2012, la Guinée est également l’un des pays les moins électrifiés du continent africain. Seuls 18% des 12,5 millions de Guinéens avaient accès en 2018 à l’électricité, quand ceux-ci ne doivent pas composer avec les coupures incessantes qui sévissent même en ville.

Un projet pharaonique qui laisse sceptique

Afin de s’attaquer à ce problème qui entrave son développement, la Guinée multiplie depuis plusieurs années la construction de barrages hydroélectriques sur le fleuve Konkouré. Ce cours d’eau d’un débit moyen de 288 mètres cubes par seconde, prend sa source dans le massif du Fouta Djallon, dans le nord du pays, et traverse quelques 303 kilomètres pour se jeter dans l’Atlantique. Après la construction du complexe de Garafiri en 1999 et celui de Kaléta en 2015, le président Alpha Condé mise désormais sur la réalisation d’un nouveau barrage géant à Souapiti pour sortir la Guinée de son insuffisance électrique. Long d’un kilomètre, et haut de 120 mètres, cette nouvelle centrale hors-norme devrait devenir  la plus grande d’Afrique de l’Ouest et disposer à terme une capacité installée de 450 mégawatts.

Ce projet pharaonique fait la fierté du président Alpha Condé, qui en a fait l’une de ses principales réalisations et l’un de ses arguments phares pour briguer un 3e mandat lors de l’élection présidentielle d’octobre prochain. Après 10 ans de pouvoir, marqués par de nombreuses dérives autoritaires, au cours desquels le président actuel a échoué à résoudre le problème de l’électrification du pays, celui-ci promet désormais que le pays deviendra un exportateur d’énergie dans la sous-région.

Une promesse grandiloquente qui laisse sceptique, dans un pays qui continue de souffrir de carences électriques malgré la mise en service d’autres barrages, en raison notamment des malfaçons, des sécheresses chroniques ou du manque d’entretien des réseaux électriques dans le pays.

1,175 milliards de dollars de dette auprès de la Chine

Alpha Condé n’en est du reste pas l’initiateur. La construction du barrage de Souapiti s’inscrit en réalité dans le cadre du projet « One Belt One Road », également surnomme « Nouvelles Routes de la Soie », voulu par l’Etat chinois pour sécuriser ses approvisionnements en matières premières à travers le monde, et plus particulièrement sur le continent africain.

En échange de prêts de capitaux et de la mobilisation d’entreprises chinoises afin d’assurer la maîtrise d’ouvrage pour réaliser de nouveaux ports et routes ou encore de nouvelles centrales électriques, la Chine affirme vouloir aider les Etats du monde à se connecter les uns aux autres et à se moderniser. Et s’assure par la même de précieux gains géopolitiques grâce à l’endettement de pays pauvres auprès d’elle, et au contrôle de nouvelles infrastructures stratégiques.

1,175 milliards de dollars US soit près de 50% du budget 2020 de l’Etat guinéen ont été ainsi octroyés par la Chine via la China Eximbank à la Guinée pour la réalisation de ce barrage, qui sera réalisé et détenu avec l’Etat guinéen par China International Water And Electric Corporation, filiale de la firme Three Gorges Corporation, deuxième constructeur de barrage au monde et entreprise entièrement détenue par Pékin. De quoi alimenter les craintes au sujet d’une perte accrue d’autonomie de l’Etat guinéen vis-à-vis de Pékin et d’une appropriation de la centrale par la Chine à terme, alors que la Guinée peine à rembourser ses créanciers internationaux.

La Guinée représente pour la Chine un pays stratégique de premier ordre. Premier consommateur et producteur d’aluminium, l’Empire du Milieu se montre particulièrement gourmand en bauxite, minerai essentiel à la réalisation du précieux métal, dont le pays d’Afrique de l’Ouest possède les troisièmes plus grosses réserves mondiales.

Depuis la révision du Code minier en 2011, un an après l’accès au pouvoir d’Alpha Condé, les compagnies minières et sidérurgiques chinoises se sont multipliées comme des champignons dans le pays. Celles-ci, à l’instar de TBEA Group, misent désormais sur la réalisation d’une chaîne de production intégrée, de la bauxite à l’aluminium en Guinée. Et pour ce faire nécessite un apport considérable en énergie. Un enjeu qui a poussé la Chine à investir dans la réalisation de nouveaux barrages sur le fleuve Konkouré afin de pallier les carences structurelles du pays.

16 000 Guinéens chassés hors de chez eux

La réalisation du projet pharaonique de Souapiti s’est déjà traduite à la fin de l’année 2019 par l’évacuation de 51 villages en raison de la montée des eaux du lac de retenue. Lors de sa mise en service à la fin de l’année, 16 000 Guinéens, souvent dépendants de l’agriculture vivrière et dont le revenu moyen n’excède pas 1,18 dollar par jour en moyenne, devront quitter leurs habitations et les terres de culture de leurs ancêtres. 253 kilomètres carrés de terres, 101 villages, 42 kilomètres carrés de culture et plus de 550 000 arbres fruitiers seront submergées par les eaux du réservoir du futur barrage.

Les habitants déjà déplacés par les premiers essais du barrage ont été réinstallés dans d’autres villages sur des terres moins fertiles, et dans des habitats parfois dégradés et difficiles d’accès, sans toutefois que ceux-ci se soient vus confier des titres de propriété permettant de pérenniser leur situation et de prévenir de futurs conflits de propriété avec les communautés hôtes. Ceux qui bénéficient d’habitations plus modernes ne disposent cependant pas de terres à cultiver, ce qui les place dans une situation de grande fragilité économique en raison du manque d’argent et surtout du manque d’emplois disponibles localement.

Interrogés par l’ONG Human Rights Watch, plusieurs dizaines d’habitants déplacés font ainsi état de graves difficultés à se nourrir en raison d’une aide humanitaire d’urgence insuffisante et d’un accès insuffisant à l’eau potable. Outre les difficultés matérielles, ceux-ci font état de leurs difficultés à maintenir le lien social avec les autres membres de leurs familles, déplacés dans d’autres villages parfois distants de plusieurs kilomètres. Une situation génératrice de grandes souffrances, dans un pays dans lequel les liens familiaux et sociaux sont essentiels.

Les villageois dénoncent aussi une indemnisation très partielle voir inexistante, et un manque de transparence concernant le mode de calcul des indemnités. Une situation qui empêche beaucoup d’entre eux de se reconstruire et alimente le ressentiment des déplacés. Une amertume également nourrie par les doutes qui planent sur les retombées effectives du barrage de Souapiti, d’abord pensé pour alimenter les usines chinoises d’aluminium en électricité.

Une catastrophe humanitaire devenue un symbole de la Chinafrique

Si le président Alpha Condé veut faire de ce barrage un argument pour sa réélection, celui-ci est en passe de devenir l’un des symboles de l’alignement de la Guinée sur les intérêts chinois, parfois jusqu’au détriment de sa population. Un virage politique, parfois dénoncé par certains observateurs comme étant à l’origine d’une dégradation du respect des droits de l’Homme de la part de l’Etat guinéen. Classé 107e en matière de liberté de la presse, le pays est ainsi régulièrement pointé du doigt en raison de la répression brutale des membres de l’opposition.

La dépendance croissante de la Guinée à la Chine est également perceptible à travers l’évolution de la ligne diplomatique du pays. Malgré une population majoritairement musulmane, la Guinée d’Alpha Condé a refusé de manière spectaculaire de condamner la répression des Ouïghours en Chine à l’ONU en juillet dernier, malgré l’accumulation des preuves. La Chine a, de son côté, apporté son soutien à Alpha Condé après la tenue d’un référendum constitutionnel controversé destiné à lui ouvrir la voie vers un troisième mandat le 22 mars dernier. Le jour du vote avait notamment vu les forces de l’ordre ouvrir le feu sur des manifestants, arrêter plusieurs dizaines d’opposants et détruire du matériel électoral.

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