Guinée, manque d’eau et d’électricité : Où est Garafiri ?

Je m’en souviens encore. En 1995, quand j’ai été admis au concours d’entrée à l’Université, j’ai été orienté à la faculté de droit dont la première année était à Foulayah. Là-bas, j’ai constaté un engouement aussi extraordinaire que celui que j’ai laissé à Conakry autour du projet Garafiri. Sur les murs du stade Fodé Fissa de Kindia, il était partout gravé en gros caractère : «Garafiri, le défi du quinquennat» (ndrl du Général Lansana Conté, 1993-1998).

Je ne sais pas de qui provenait ce slogan, mais il faut reconnaître qu’à un moment donné, Garafiri est devenu une véritable obsession pour le régime Conté. Peut-être encore plus depuis que l’opposant Alpha Condé a vertement critiqué les méthodes du gouvernement concernant le projet, en déclarant en Soussou ce que l’on pourrait traduire : «ce n’est pas en cotisant des miettes que l’on pourrait construire un barrage» de la taille et de l’ambition de Garafiri. Avait-il raison ?

L’on se souvient qu’en plus des dettes contractées par l’Etat auprès de certains pays et institutions financières internationales ainsi que des dons non remboursables octroyés par des pays amis de la Guinée, le projet Garafiri a coûté directement et individuellement à la quasi-totalité des Guinéens (retenues sur les salaires des fonctionnaires, levées de fonds obligatoires pour les départements ministériels, les établissements publics et les entreprises privées, opérations spectaculaires de mendicité et de harcèlement dans les chancelleries occidentales et aux sièges des institutions internationales à Conakry etc.). Même les mendiants en ont fait les frais, car les caisses de contribution pour Garafiri, installées dans toutes les mosquées du pays, réduisaient drastiquement leur gain-pain ! Sans compter le déplacement des villages entiers et les dégâts écologiques et environnementaux irréversibles.

Initialement, on nous affirmait que Garafiri serait un barrage industriel. Qu’il était conçu pour amorcer l’industrialisation de la Guinée et qu’il serait capable d’alimenter la Basse-Guinée, la Moyenne-Guinée et une partie de la Haute-Guinée. Avec la promesse d’entamer, dans les années qui suivent, la construction d’un autre barrage dans la préfecture de Kérouané, qui alimenterait le reste de la Haute-Guinée et la Guinée forestière. Ainsi, d’un pays obscur, la Guinée deviendrait un pays exportateur de l’électricité vers des pays voisins !!!

Inauguré en grande pompe par l’ancien Président français, Jacques Chirac, et ans quinze après le lancement des travaux, la Guinée, avec elle sa capitale Conakry, se noie dans l’obscurité, boit de l’eau insalubre ! Les solutions d’urgences colmatées par Lansana Kouyaté se sont butées aux défaillances structurelles endémiques du secteur de l’eau et de l’électricité en Guinée. A.T. Souaré s’y casse actuellement le nez. Et le problème demeurera ainsi, aussi longtemps qu’on n’aura pas trouvé des solutions durables, en commençant par répondre aux questions fondamentales, au demeurant élémentaires, dont voici entre autres :

Qu’est-il advenu de Garafiri ?

Pourquoi un barrage conçu pour alimenter près des deux tiers de la Guinée n’arrive pas à satisfaire les besoins d’éclairage et de consommation ménagère de la seule commune du Kaloum ?

Quels sont celles et ceux qui ont eu la responsabilité de concevoir, de mettre en œuvre et de gérer cette infrastructure et comment se sont-ils acquittés de leur responsabilité ?

Y a-t-il eu faute ? Si oui, à quel stade et à qui est-elle imputable ? Car, à ma connaissance, ce ne sont pas des extraterrestres qui ont été responsables de Garafiri tout comme les innombrables projets de développement sabotés dans notre pays.

Il faut reconnaître qu’à l’instar de tous les pays sous-développés, notamment ceux d’Afrique noire en majorité, les dirigeants ne parlent du peuple que pendant les échéances électorales ou lorsqu’ils sont en face des épreuves dures qui menacent leur pouvoir. C’est pendant des moments délicats tels que les insurrections armées, les mouvements sociaux de grande ampleur qu’il balancent les vertus de la légalité constitutionnelle, du sens du civisme et de la patrie, du respect de la loi et de l’ordre républicain à la face du peuple pour le rallier à leur cause. Ils ne se sentent, par contre, et à aucun moment, liés au devoir de rendre compte. Et le peuple, malheureusement, ne fait rien pour les y contraindre.

Tout ce que le Guinéen moyen sait de Garafiri, c’est son échec patent et lamentable ! Pourtant, à défaut d’obtenir la démission de tous ceux qui ont été mêlés à l’affaire (le défi de tout un quinquennat ayant échoué), il est en droit d’avoir au moins des explications officielles sur la destination de sa contribution – volontaire ou obligée –  sur celle des millions de dollars contractés par l’Etat, destinés à être payés par les générations futures.

 

Il reste indispensable, dans la situation actuelle de notre pays, qu’on marque une pause pour jeter un regard rétrospectif dans la gestion politique et économique de notre pays au cours de ces cinq dernières décennies afin d’appréhender les causes de notre échec. Pour cela, il faut au préalable situer les responsabilités pour permettre de repartir sur des bases solides.

 

Tant qu’on aura pas répondu à ces questions posées plus haut, et à tant d’autres, peut-être encore plus pertinentes, nul gouvernement ne pourra résoudre l’épineuse équation du développement de la Guinée, y compris celle liée à l’eau et à l’électricité qui ne constitue qu’un maillon d’une chaîne déjà pourrie. Pas même le barrage promis par l’actuel gouvernement, qui devrait plutôt chercher à savoir pourquoi le premier n’a pas marché avant de lancer un deuxième. Dans les conditions actuelles, le nouveau subira indubitablement le sort de l’ancien, les mêmes causes engendrant les mêmes effets.

C’est pourquoi je suis persuadé que toutes les élucubrations de ces dernières années autour de la problématique de l’eau et de l’électricité en Guinée ne sont que des procédés dilatoires et de distraction. L’on ne nous présente que des solutions temporaires et superficielles, en évitant soigneusement les questions de fond, celles-là mêmes qui sont les seules à même d’apporter des réponses globales et durables à notre problèmes, tout aussi globaux et durables.

Ibrahima SAKOH, juriste à Genève.

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