L'an zéro de la démocratie en Guinée

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Dimanche 27 juin 2010. Du « kilomètre 36 », carrefour stratégique à la sortie de Conakry à Dubréka, de Forécariah à Kindia, à 137 kilomètres de la capitale, presque personne sur les routes qui traversent la Basse-Guinée, une des quatre régions naturelles de ce pays d’Afrique de l’Ouest. Celle qui s’ouvre avec bonheur sur les eaux grises de l’océan Atlantique et témoigne, à moins de deux heures de l’agitation de Conakry, de l’éblouissante beauté des verdoyants paysages guinéens. C’est jour de vote et pour l’occasion, la circulation est interdite à tout véhicule non muni d’un laissez-passer.

Au lendemain du jour de vote, la seule certitude était que les 4,2 millions d’électeurs inscrits devraient se remettre en rang très bientôt pour le second tour inévitable de la présidentielle. Il opposera l’ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo à l’opposant « historique » Alpha Condé, si les résultats définitifs attendus de la Cour suprême ne remettent pas en cause l’ordre d’arrivée des trois premiers candidats favoris de cette élection présidentielle. La première étape très redoutée de cette nouvelle tentative de démocratisation dans un État qui n’a connu en 52 ans d’existence que des variantes plus ou moins détestables de régimes autoritaires a été franchie dans le calme et la farouche détermination des femmes et des hommes, des vieux et des jeunes, à voter. Envers et contre tout. Comme on pouvait le prévoir, les lendemains de la proclamation des résultats provisoires du vote sont moins sereins. La Cour suprême aura fort à faire pour corriger les résultats provisoires manifestement corrompus ici et là par des irrégularités, notamment dans les fiefs électoraux des deux candidats arrivés en tête.

Ce dimanche 27 juin, du côté des très nombreux électeurs analphabètes, savoir comment indiquer son choix sur cette grande feuille de papier portant nom, parti, emblème et photo du candidat n’est pas chose aisée. Quelques-uns demandent de l’aide aux agents du bureau de vote, aux délégués des partis politiques présents ou aux observateurs gênés aux entournures. Ils se font rabrouer et inviter à entrer au plus vite dans l’isoloir et à se débrouiller. D’autres se dirigent vers l’urne transparente sans avoir auparavant plié en deux ou en quatre, – ce n’est pas aussi facile que cela avec un bulletin de cette taille -, et ont droit à la même réprimande collective. À l’heure du dépouillement à la lumière blanche des lampes chinoises en plastique coloré fournies dans le kit électoral distribué dans chaque bureau de vote, point de surprise : on décompte une proportion élevée de bulletins invalides parce que vierges de toute annotation ou marqués au mauvais endroit. Du côté des agents du bureau de vote, la maîtrise des procédures de vote n’est pas toujours plus impressionnante que celle des électeurs. Certains ne savent que faire des scellés couleur orange fournis dans le kit et censés protéger l’intégrité des urnes. Dans beaucoup de cas, nulle volonté de travestir le vote des électeurs, mais une formation défectueuse, voire inexistante, des agents des bureaux de vote. Dans d’autres cas, - mais on ne saura jamais combien,- le non respect des procédures élémentaires de vote est moins innocent et relève bien de la vilaine fraude.

On était donc loin, très loin de la perfection électorale le 27 juin dernier. La Guinée a cependant voté et l’histoire retiendra qu’il s’agissait de la première élection présidentielle qui méritait cette qualification dans la première colonie française d’Afrique subsaharienne à avoir exigé et obtenu son indépendance en 1958, deux ans avant les autres. Le général Sékouba Konaté, président de la transition depuis janvier 2010, a tenu sa promesse de veiller à l’organisation du scrutin présidentiel dans un délai de six mois. Un étonnant concours de circonstances aura eu raison d’une affaire très mal engagée. Entre le 28 septembre 2009, jour du massacre de populations civiles et de violences sexuelles inqualifiables dans un stade et le 27 juin 2010, neuf mois étonnants qui ont vu une commission d’enquête de l’ONU débarquer à Conakry avec une promptitude fort inhabituelle pour la bureaucratie mondiale, un aide de camp soupçonné de crimes contre l’humanité viser le crâne de son président, un axe diplomatique transcontinental veiller à la neutralisation politique de ce dernier évacué au Maroc et un général taciturne investi président par intérim respecter son engagement à passer le témoin à un président civil élu au plus tôt.

Tourner la page

L’objectif était de tourner au plus vite la page ubuesque et sanglante des militaires et miliciens drogués et ivres qui faisaient la pluie et le beau temps sous le régime éphémère du capitaine Moussa Dadis Camara. En perpétrant un putsch attendu, ce dernier avait succédé au général Lansana Conté mort après 24 ans de pouvoir le 22 décembre 2008. L’objectif primordial d’assainissement minimal de l’armée est en passe d’être atteint. L’histoire politiquement incorrecte retiendra que la Guinée le doit à un criminel présumé, l’aide de camp qui a participé à la tuerie du 28 septembre 2009 avant d’attenter à la vie du chef de la junte dans un camp militaire puis de s’évaporer dans la nature. Elle retiendra également que la « communauté internationale », cette chose à géométrie variable qui désigne dans le cas guinéen les États-Unis, la France, l’Union européenne, les Nations unies, l’Union africaine, la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et le fantôme de la Cour pénale internationale-, a joué un rôle décisif et positif. La Guinée n’est pas la Guinée-Bissau. Elle dispose de réserves exceptionnelles encore inexploitées de bauxite, de fer et de pétrole, de l’or, du diamant, de l’uranium... Un tel pays suscite de l’intérêt.

L’an zéro de l’apprentissage démocratique en Guinée ne signifie pas que la liquidation des stigmates de cinq décennies d’histoire tourmentée a déjà commencé ou est en passe de l’être. Les 24 ans de pouvoir de Lansana Conté n’ont pas seulement produit une économie pauvre et stagnante, un abandon de territoires ruraux enclavés, une armée de jeunes chômeurs urbains promis à la délinquance, une armée désarticulée, autogérée et infiltrée par des voyous, des entreprises de service public qui n’en fournissent aucun et une administration dont les fonctionnaires nombreux et mal payés n’ont aucune raison de travailler. L’impact le plus pernicieux d’un régime dont le chef était arrivé au pouvoir par hasard, n’avait aucune vision et ne s’en cachait d’ailleurs nullement n’est pas celui qui saute aux yeux : les infrastructures dégradées, l’appauvrissement des populations, l’ampleur des inégalités, la rareté de l’eau courante et de l’électricité dans les quartiers de la capitale, sans évoquer la situation des villes de l’intérieur. Le legs le plus dévastateur des deux dernières décennies est celui qui a altéré le matériau humain dans sa capacité à discerner ce qui est bon, neutre ou mauvais pour la collectivité. Aucune société ne peur sortir indemne de 26 ans de dictature civile violente, sous le père de l’indépendance Sékou Touré, suivie par 24 ans d’une dictature militaire certes camouflée et moins expéditive que la précédente mais qui ne charriait aucune valeur et aucune ambition partagée.

Les Guinéennes et Guinéens qui se sont agglutinés devant les bureaux de vote le 27 juin dernier désiraient sincèrement doter leur pays d’un « bon président » qui résoudra leurs immenses difficultés. Sur quelle base allaient-ils former leur choix ? Comment savoir qui des 24 candidats est un grand voleur, un petit voleur, un honnête homme, un démagogue, un incompétent notoire, un otage de son groupe ethnique, un leader naturel, un irresponsable en puissance ou un pantin au service de tel ou tel autre groupe d’intérêt ? Les électeurs ont à l’évidence été influencés par trois facteurs : la proximité culturelle avec les candidats, liée dans le contexte subsaharien à l’appartenance à une même communauté ethnique ou à une même région ; la perception des chances des différents candidats de gagner, très influencée par la débauche de moyens financiers déployés pendant la campagne électorale par une poignée de candidats ; et la perception des qualités et des défauts des prétendants qui ont déjà exercé des fonctions importantes dans le pays. Les électeurs ont ainsi ridiculisé le parti indéboulonnable du temps de Lansana Conté dont le candidat a recueilli 1% des suffrages exprimés. Démonter une à une les pièces d’un fonctionnement politique, économique, social et culturel dont l’immoralité a contaminé de larges couches de la société sera un chantier dantesque. Les Guinéens ont effectivement besoin en cette période charnière d’un « bon président ». C’est une condition nécessaire mais certainement pas suffisante d’un nouveau départ.


*Economiste et analyste des dynamiques politiques en Afrique de l’Ouest, Gilles Olakounlé Yabi est consultant indépendant.

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