La Guinée, une nouvelle République bananière

Je ne connais le dossier Getma international/Bolloré qu'à travers ce qui en est dit à travers la presse, y compris française. Ceci dit, la presse en ligne guinéenne montre qu'elle peut-être suffisamment informée parfois, au vu des rumeurs préalables, qui ont opportunément filtré (est-ce un hasard ?), avant le dénouement de cette affaire.

Quelles que soient les conditions dans lesquelles l'appel d'offres international avait été octroyé en Septembre 2008 à Getma international, filiale de la Société NCT Necotrans, trois mois avant le décès du général Conté (ce qui peut paraître suspect, mais l'État ne s'arrête pas au PRG), rien à ma connaissance, n'avait été contesté judiciairement. On peut donc considérer que le problème ne se situe pas là.

 

Cette affaire met en exergue plusieurs problèmes, qui tendent à montrer que l'on se rapproche davantage de l'état de crasses (au sens de coups tordus), que de l'état de grâce.

 

 

Les décrets ou la mitraillette du PRG

On l'avait imaginé, sans trop y croire. Après tout n'a t-il pas passé près de soixante ans en France ?

 

On a eu des doutes, lorsqu'il a commencé à faire des déclarations à l'emporte pièces, suggérant que lorsqu'on dirige l'État (les préfets, les mairies, le Ministère de l'intérieur), on ne peut pas perdre les élections..... législatives.

 

On a commencé à rire jaune, lorsqu'on s'est rendu compte qu'il utilisait l'arme du décret, comme on utilise une mitraillette : en rafales. Chaque jour qui passe, est rythmé par le dernier décret présidentiel. Même le PM qui en est également titulaire, en est de fait curieusement empêché ?

 

La mode consiste à les classer par ordre de pertinence ou d'originalité : comment classer un décret qui :

-        annule unilatéralement et en violation du droit, un bail emphytéotique ?

-        nomme un individu, médecin personnel (à quand la nomination par décret, du chef cuisinier, du chauffeur ou du planton ?),

-        réquisitionne - au moins temporairement - la propriété du matériel d'une société étrangère, sans décision de justice ?

 

Je n'entrerai pas dans la critique juridique de l'ancienne comme de la nouvelle convention, pour la simple et bonne raison, que je ne les possède pas. Qui les possède d'ailleurs ? Il faut donc se contenter de croire que les arguments avancés par le PRG (avoir failli à ses obligations) sont réels, et nécessitaient – une fois de plus !!! - de violer les textes en la matière. Pourquoi la parole du PRG serait sacrée, alors qu'on voit tous les jours qu'il n'en est rien ?

 

Je rappelle néanmoins qu'en principe, une convention doit prévoir qu'en cas de litige, les deux co-contractants auront recours, soit à la compétence des tribunaux locaux (soit plus rarement à celle de la société étrangère), soit à l'arbitrage international. Mais en aucun cas, l'État - a fortiori le PRG - ne peut-être juge et partie, et se comporter de la sorte.

 

Pour l'instant, le PRG se permet de violer la Constitution et la loi en Guinée contre ses propres ressortissants, sans que cela ne soulève de conséquences, ni politiques dignes de ce nom, ni financières immédiates. Mais à moins d'un deal entre les sociétés françaises - ce qui reste possible, puisque les deux entreprises travaillent ensemble au Gabon et au Bénin -, mais qui n'est pas la voie choisie actuelle, puisque NCT Necontrans a porté plainte contre le groupe Bolloré, auprès du Procureur de Paris, la Guinée subira obligatoirement les conséquences des agissements de son PRG.

 

En effet lorsqu'on s'attaque à des sociétés étrangères, celles-ci ont d'autres arguments à faire valoir. Quand bien même le PRG aurait raison sur le fond (mais cela mériterait d'être précisé publiquement), cela n'empêche nullement qu'il doive respecter le droit. La ligne jaune ayant été franchie à l'occasion de la dissolution des Conseils municipaux, cette affaire ne fait qu'illustrer la violation habituelle de la législation par Mr le Professeur (?) émérite (?) de droit (?) à la Sorbonne (d'Abidjan ?)  sic !!!

 

 

Rappel succinct des faits :

La convention du 22 Septembre 2008 et l'avenant du 7 Novembre 2009 portant mise à concession du terminal conteneurs du port autonome de Conakry (PAC), son extension et l'aménagement d'un espace de la gare ferroviaire, conclue entre l'État guinéen et la société française Getma international pour une durée de vingt-cinq ans, ont été résiliés avec effet immédiat, et sans indemnités, à leurs frais, risques et torts, cette dernière étant accusée d'avoir failli à ses obligations. C'est ce qu'indique un décret présidentiel du 8 Mars 2011.

 

En outre, le PRG a fait recours à la force armée pour interdire l'accès aux 400 salariés de Getma, en pour réquisitionner pour soixante jours, les installations, personnels, immeubles et actifs de Getma International, alors que selon celle-ci, aucune notification officielle faisant état d'un quelconque grief à l'égard du concessionnaire, ne lui a été adressée.

 

Quarante huit heures plus tard, le Groupe Bolloré est choisi en lieu et place de Getma, ce qui pose plusieurs problèmes, j'y reviendrai.

 

Le PRG en signant des décrets à tort et à travers veut symboliser la pratique guinéenne « l'État c'est moi », mais s'il compte attirer des entreprises - quelles que soient leur nationalité désormais -, en pratiquant de la sorte, il va au devant de nombreuses déconvenues, ce qui ne serait pas gênant si cela n'engageait que lui, mais il semble oublier que ses décisions unilatérales et opaques engagent désormais le pays et donc ses ressortissants.

 

Peut-être qu'à 73 ans (officiels ?), ce qui l'intéresse est davantage de récupérer le temps (et l'argent ?) perdu pour lui-même, que d'investir dans la jeunesse guinéenne ?

 

 

Les conséquences politiques

Le candidat Alpha Condé avait proclamé plusieurs fois lors de sa campagne, la fin des contrats de gré à gré. Seuls les naïfs ou les gens de mauvaise foi, savent aujourd'hui, ce que valent ses promesses. Et puisqu'il a décidé de revoir tous les contrats signés de cette manière, sans doute nous réserve t-il une transparence devenue nécessaire, en vue de nous prouver que ses propres décisions, sont différentes de celles de ses prédécesseurs. On rit jaune d'ailleurs, de voir que le même jour, les marchés de gré à gré passés par le général Konaté sont gelés. On rappelle aux profanes, que si les marchés de gré à gré sont proscrits en Guinée et ailleurs, c'est parce qu'ils permettent de violer quasi systématiquement les règles et procédure en la matière. C'est aussi une des raisons pour laquelle, ils ne sont en principe réservés qu'aux contrats de petits montants.

 

Du point de vue de la politique politicienne, on constate qu'en moins de 100 jours, les masques sont tombés : le PRG travaille contre les Guinéens, puisqu'il annule certains baux, poursuit et rackette les cambistes, insulte les commerçants, gèle les bénéficiaires de contrats publics, bref agit contre des Guinéens, mais offre aux Burkinabés et aux Maliens un port (c'est ainsi que le port de Conakry est présenté), à Georges Soros le philanthrope, la possibilité d'investir dans les mines (la philanthropie a quand même ses limites !!!), voire à une entreprise étrangère l'exploitation du port de Conakry.

 

Les appels d'offres internationaux, procédure classique dans ce genre de marchés, constituent pourtant l'un des meilleurs moyens de lutter contre la corruption. On disait pourtant le PRG non vénal, insensible à l'argent. Aurions-nous été abusés, une fois de plus ?

 

 

Les conséquences économiques et financières

Nonobstant les conséquences juridico-financières, le gouvernement se doit de faire une large communication sur les raisons de l’octroi de la présente concession au groupe Bolloré, sous peine de considérer que c'est un renvoi d'ascenseur – sur le dos des finances guinéennes – qui n'apporte pas grand chose au pays. L'opacité ce de type de contrat est réel malgré la transparence proclamée : quel est l'apport concret de ce nouveau contrat bâclé officiellement (car s'il était rédigé et négocié depuis longtemps, ce serait plus grave encore), à part les miettes (redevances) octroyées ? Si on part du principe que le PRG défend les intérêts du pays et ne récompense pas l'un de ses contributeurs, on est en droit de connaître l'intérêt que cela procure pour le pays. Qui imagine que le futur concessionnaire pouvait être quelqu'un autre que Bolloré, vu les circonstances dans lesquelles cette affaire a été arrangée : on savait à l'avance, ce qui allait se passer. Les 500 millions d'euros évoqués ne doivent abuser personne : ce n'est pas ce que l'État va percevoir pour la location de ses installations. Il s'agit de l'investissement que le groupe Bolloré dit vouloir réaliser (personne n'ira vérifier que les investissements pourraient ne faire que 100 millions), non seulement pour rentrer dans ses fonds, mais en outre pour gagner de l'argent et rentabiliser son investissement.

 

Quel est l'intérêt pour la Guinée de la concession ?

Si l'investissement est réellement de 500 millions, l'avantage à long terme (25 ans quand même) est de soulager les finances du pays, qui n'aura pas à investir cette somme, puisque c'est le groupe Bolloré qui le fera à sa place, se remboursant sur l'exploitation qui sera faite du port. Si l'on considère que l'activité est rentable – et elle l'est -, pourquoi confier à une société étrangère ce que nous aurions pu faire nous-même ?

 

On veut créer des emplois, investir dans des activités productives, mais on confie à d'autres le soin de gagner de l'argent à notre place. Là où les Chinois, les Sud Coréens, les Malaisiens, mais aussi les Brésiliens font le travail et apprennent en travaillant, nous, nous confions ça à d'autres, sans savoir ce qu'ils vont faire. Peu importe puisqu'ils paient, et accessoirement peuvent rendre d'autres services. Nous nous comportons comme les Saoudiens, qui riches de leur pétrole, font venir des travailleurs pakistanais pour faire ce qu'ils ne savent pas faire. Sommes-nous si riches que nous puissions nous comporter comme des rentiers ?

 

Ce sont pourtant encore les Guinéens qui vont payer l'indemnisation liée à la résiliation du contrat avec Getma International, car même si le groupe Bolloré en fait l'avance, il se remboursera évidemment sur l'exploitation du port, et d'ailleurs sans doute plus vite que prévu.

 

 

Des justifications inaudibles ou fantaisistes

Les trois objectifs fondamentaux avancés par l'État et le groupe Bolloré à leur arrangement sont les suivants :

 

-        faire du port de Conakry le port de référence pour les pays enclavés (Mali et Burkina) : si cette idée est louable sur le papier, notamment pour nos voisins, en quoi le panafricanisme affiché du PRG doit-il signifier que nos investissements soient réalisés d'abord en fonction des intérêts des autres, avec lesquels d'ailleurs nous n'avons rien négocié ? C'est un cadeau pur et simple, en vue de les désenclaver, les ports de Côte d'Ivoire risquant d'être inutilisables pour un bon moment. Pourquoi par ailleurs, est-ce une société étrangère, qui va gérer les échanges entre nos pays voisins, via le contrôle du transport entre les différents pays ? La solidarité vis-à-vis de nos voisins doit exister, mais charité bien ordonnée commence par soi-même.

 

-        faire un port qui soit favorable pour développer l'activité de transbordement pour les armateurs : là encore sur le papier, l'idée est concevable, puisque les marchandises en transit pour d'autres destinations pourront passer par Conakry, et augmenter le chiffre d'affaires. Seul en fait, le groupe Bolloré est capable de développer cette activité, puisqu'il contrôle toute la chaine logistique. Cela posera quand même le problème du contrôle de ces marchandises (armes, drogue...), puisque leur statut est différent de celles qui ont vocation à inonder le marché guinéen ?

 

Souvent les importateurs, forcément aidés par des fonctionnaires véreux de la douane, faisaient entrer leurs produits sur le territoire guinéen sans avoir payé les droits de douane, puisqu'il suffisait de simplement déclarer la marchandise en transit, avec pour destination finale les autres pays de la sous région. Une fois sorties du PAC, elles étaient immédiatement mises en vente à l'intérieur du pays. Cette fois, est-ce le groupe Bolloré qui va négocier directement avec les importateurs ce genre de manipulation, ou la douane va t-elle être équipée parallèlement de GPS ?

 

-        faire un port de référence, moderne : cela ne veut rien dire, si ce n'est que cela va encombrer (engorger) encore davantage Conakry qui n'avait pas besoin de cela, alors qu'il était possible de développer Benty par exemple.

 

 

Que faut-il en conclure ? Quid des intérêts de la Guinée ?

Puisque de nombreux internautes me reprochent les critiques systématiques contre le PRG, en ne voyant pas que ce sont davantage ses actes en réalité (plus que la personne) que je réprouve, je vais cette fois poser les questions qui permettent de montrer ce qu'un pays comme la Guinée, est en droit d'attendre au XXIème siècle. Il y a en effet beaucoup d'intox dans cette affaire, où la Guinée n'a pas grand chose à gagner.

 

Le changement promis doit constituer une rupture avec l'ordre ancien : il ne s'agit pas de n'être qu'un pourvoyeur de matières premières, ou un rentier en louant ses biens productifs pour n'en percevoir que des loyers.

 

Si après 20 ans d'exploitation, le PAC n'a pas les moyens de conduire lui-même son développement, cela signifie que les gens qui l'ont géré l'ont davantage fait pour eux-mêmes que pour le pays (où est l'argent ?). Dès lors, même si le chiffre d'affaires et les redevances pour l'État (ou pour le PAC) sont supérieures, rien ne dit qu'il en ira différemment. En effet, qu'en est-il des redevances ? Iront-elles pour le PAC, pour le budget de l'État, ou comme d'habitude pour certains individus ?

 

Pourquoi l'État dépense des millions pour acheter des produits étrangers (du riz par exemple), et il pourrait continuer éternellement sans que cela lui rapporte quelque chose, alors que la gestion du port est rentable, mais l'État ne veut pas y faire les investissements.

 

En confiant pendant 25 ans la gestion de son port à une entreprise étrangère, on lui confie une partie de notre destin : nous continuons à être un fournisseur de matières premières. En 50 ans d'indépendance, il n'existe pas - semble t-il - de spécialiste de la question, ce qui aboutit à confier les clés de la maison à un étranger. Qu'en est-il de notre souveraineté, puisqu'on permet à une société étrangère (à l'aéroport, c'est la même chose) de contrôler tout ce qui entre et tout ce qui sort du pays. Sans compter que le groupe Bolloré obtient quasiment une position de monopole pour le transit, le transport maritime, voire terrestre s'il intervient dans la construction du chemin de fer.

 

Qu'en est-il de la formation ? Dans 25 ans existera t-il des Guinéens capables de gérer un port sans assistance étrangère, j'en doute au vu de la formation inexistante dans d'autres pays africains. En 50 ans, on a formé des tas de juristes qui ne servent à rien (au vu des décisions qu'ils rendent), des médecins qui prescrivent de l'aspirine pour tous les maux existants, mais aucun ingénieur des mines digne de ce nom (puisqu'on va toujours chercher des affairistes pour diriger ce département), aucun ingénieur naval pour traiter des ports... Est-ce-à dire qu'il faudra recommencer pour 25 ans encore, à permettre à une entreprise étrangère de venir prendre à Conakry, l'argent que nous aurions pu nous-même gagner. Il ne s'agit pas de haute technologie, il s'agit de contrôler, et de transporter des marchandises qui entrent, voire qui sortent du territoire. Il n'y a pas besoin d'avoir fait Polytechnique pour faire ça. Manifestement ce n'est pourtant pas à la portée d'un diplômé de la Sorbonne !!!

 

Qu'en est-il du projet de port de Benty ? Le groupe Bolloré va faire ce qu'il veut pendant 25 ans, son intérêt étant de se faire un maximum d'argent (et vu les conditions d'obtention du marché, il devra faire vite), sans désengorger Conakry, et en privilégiant d'abord ses propres intérêts au détriment de ceux de la Guinée.

 

A t-on interrogé les Guinéens, s'est-on préoccupé de ce qu'il fallait faire en la matière ? Non la « bonne parole » vient d'en haut, y compris par des acteurs qui n'ont aucune vision à long terme en la matière.

 

 

Et l'avenir ?

Le groupe Bolloré aurait gagné à obtenir le marché incriminé à la suite d’un nouvel appel d’offres, en vue d'éviter à l’avenir toute surprise fâcheuse. Dans 5 ans avec l'alternance, qui ne dit que cette convention ne subira pas le même sort, car les entreprises qui se risquent à évoluer dans un contexte juridique anarchique, savent qu'au prochain changement, leur jour sera compté. C'est un risque qu'il a pris et qu'il devra assumer. En effet, donner comme argument, que le nouveau marché n'est pas de gré à gré, mais a été confié à celui qui est arrivé en deuxième position lors de l'appel d'offres international de 2008, c'est aussi stupide que si nous renvoyions Alpha Condé à ses chères études pour incompétence, et décidions sans nouvelle élection, de choisir Cellou Dalein Diallo comme PRG, parce qu'il est arrivé en deuxième position. Je vois beaucoup de Guinéens qui seraient scandalisés – à juste titre – de ce tour de prestidigitateur, et c'est pourtant ce dont nous avons été les témoins passifs.

 

Si le marché n'est pas de gré à gré comme semblent s'en défendre certains protagonistes, mais qu'il a été confié à celui qui est arrivé en deuxième position dans l'appel d'offre international de 2008, cela signifie que le contrat d'origine (signé avec Getma International) est toujours en vigueur !!! De qui se moque t-on ?

 

 

Gandhi, citoyen guinéen

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