La patate chaude des paysans

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Dans la région du Fouta-Djalon, le dérèglement climatique aggrave les difficultés des paysans, très dépendants de la culture de pomme de terre dont les semences sont importées de France. Tentatives d’adaptation et réflexions sur un système agraire précarisé.

Pour la deuxième année de suite, les marigots se sont retrouvés asséchés dès le mois de mars. « Nous avons dû interrompre l’irrigation maraîchère bien avant le retour de la saison des pluies. Et le climat devient de plus en plus chaud », déplore Abdoul Karim Diallo, président de l’Union des producteurs de pommes de terre de Mali, l’une des préfectures les plus pauvres de Guinée, sur le haut-plateau du Fouta-Djalon.

En fin de cycle végétatif, le tubercule a particulièrement besoin d’eau pour achever sa croissance. « C’est un manque à gagner », déplore Abdoul Karim Diallo. Une situation d’autant plus préoccupante que le Fouta-Djalon est le « château d’eau » de l’Afrique de l’Ouest. La saison des pluies y dure en général sept mois, de mai à fin novembre. « Désormais, elle s’achève début octobre, et elle est moins intense qu’auparavant, signale Mamadou Sylla, technicien au sein de la Fédération des paysans du Fouta-Djalon (FPFD), partenaire du CCFD-Terre Solidaire. La production de riz pluvial est devenue déficitaire ! »

Si l’on constate le retour d’épisodes semblables tous les dix ans environ, la tendance est à l’aggravation selon les paysans. « Ils sont en alerte, conscients qu’une mutation climatique durable est en train de se manifester », commente Isabelle Manimben, chargée de mission Afrique au CCFD-Terre Solidaire.

Le dérèglement climatique n’est pas le seul responsable des difficultés nouvelles de cette petite agriculture. Abdoul Karim Diallo incrimine les brûlis et le déboisement des coteaux. « L’intensité des feux de brousse a considérablement augmenté, la végétation se raréfie, le cycle de l’eau s’est modifié ». Les bas-fonds, plus facilement cultivables, sont tous occupés, et la pression sur les terres s’aggrave avec l’accroissement de la population. « Les paysans vont de plus en plus souvent sur les hauteurs rechercher une fertilité que les brûlis ont dégradé en minéralisant les sols. »

Introduite à partir des années 1920 sous la colonisation, la pomme de terre a prospéré dans le climat suffisamment frais du Fouta-Djalon, supplantant le fonio et le maïs. Le tubercule a pris place dans la consommation des familles. Elle est aussi une source notable de revenus : une partie de la production est acheminée sur les marchés de Conakry, la capitale.

Mais comment s’adapter à des saisons pluvieuses restreintes ? Les paysans envisagent par exemple d’équiper les parcelles de puits profonds, actuellement réservés à la production de riz et d’oignons. La FPFD encourage par ailleurs le maraîchage de saison sèche diversifié. « Nous menons des essais en installant des pépinières dès le début du mois d’octobre – au lieu de fin novembre –, pour être en mesure de tirer parti des toutes dernières pluies sans avoir à pomper dans les marigots », explique Mamadou Sylla.

Les paysans ont recherché des variétés à cycle plus court. Venues d’Europe, des pommes de terre « 2 mois - 10 jours » ont fait leur apparition, moins gourmandes en eau, « mais elles ne sont pas encore adoptées », signale Abdoul Karim Diallo.

L’Institut de recherche agronomique de Guinée (Irag) tente bien d’acclimater des variétés au climat local. « Nous avons basculé sur des riz mûrs en trois mois, contre quatre ou cinq auparavant », veut se convaincre Mamadou Sylla. Cependant, avec la pomme de terre, toutes les tentatives se sont jusqu’à présent soldées par un échec. « Nous ne sommes jamais parvenus à régénérer les semences in situ. En moyenne, il ne fait pas assez frais d’une saison à l’autre », reconnaît le technicien.

Cette dépendance aux importations de semences est un talon d’Achille historique de la culture de pomme de terre en Guinée. Les paysans du Fouta-Djalon font venir - de France notamment - des variétés hybrides qu’il faut commander à nouveau tous les ans après trois saisons de mise en culture.

En 2012, la plateforme de commercialisation de la FPFD a obtenu de l’État l’installation d’un local réfrigéré pour la conservation des semences. Il sert aussi au stockage, préservant ainsi des attaques de la teigne la pomme de terre guinéenne qui en souffre depuis une quinzaine d’années. Le stockage améliore aussi notablement la gestion de la production, permettant un lissage entre les pics de récolte et les creux de consommation, lors du ramadan en particulier.

Un répit en trompe-l’œil, cependant. Depuis deux ans en effet, l’épidémie de virus Ebola qui a sévi au Liberia, en Sierra Leone et en Guinée, a lourdement affecté le commerce local. « Aujourd’hui, nous récoltons la nouvelle saison avant d’avoir entièrement déstocké la production de la précédente, soupire Abdoul Karim Diallo. Les femmes de Sierra Leone ne viennent plus s’approvisionner à Conakry. Ce pays était l’un de nos gros débouchés, et le Sénégal a fermé ses frontières pour se protéger. Il n’y a plus d’argent. Et puis le système de réfrigération est un véritable gouffre à fioul, c’est très coûteux ! »

En mai dernier, une petite délégation de la FPFD s’est rendue au Pérou, berceau géographique de la patate - quelque 4 000 variétés recensées - pour rencontrer l’organisation d’appui Fovida, soutenu par le CCFD-Terre Solidaire. Plus qu’aux méthodes de culture, adaptées au climat andin, les paysans guinéens se sont intéressés à certaines techniques de conservation des semences. Abdoul Karim Diallo a relevé les plans de petites cabanes à claies très aérées. « Conscients que le dérèglement climatique pourrait les acculer dans une voie sans issue, les paysans guinéens ont engagé une réflexion globale sur leurs pratiques », constate Isabelle Manimben.

Échanges de savoir-faire

En juillet dernier, elle a coordonné pour des membres de la FPFD un voyage d’étude en Vendée auprès de paysans du réseau des Centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural (Civam). Au programme : aller « vers une agriculture plus économe et plus autonome », selon les principes de l’agroécologie.

« Nous avons découvert beaucoup de choses, s’enthousiasme Thierno Balla Diallo, coordinateur de l’équipe technique de la FPFD. Notamment qu’il est possible pour des paysans de vivre correctement, d’obtenir de bons rendements sans avoir recours aux pesticides ou aux engrais chimiques. En travaillant des terres fertilisées organiquement, en diversifiant les cultures, en les associant à des vergers mais aussi au petit élevage, ce qui aurait chez nous, en Guinée, le mérite d’atténuer les conflits entre les différentes professions qui se disputent la terre. Et tout cela sans gros investissements, en comptant sur les ressources locales ».

Les paysans guinéens ont aussi été inspirés par des méthodes de commercialisation nouvelles, telles que les « paniers fermiers » vendus sans intermédiaire aux consommateurs. « D’ores et déjà, nous prévoyons d’adapter certains des principes agroécologiques à notre environnement et à nos contraintes, et principalement au dérèglement climatique, indique Thierno Balla Diallo. Nos premières expériences vont être dédiées aux zones de Moyenne-Guinée qui souffrent le plus d’un déficit de pluies. »

L’enjeu du maintien de l’emploi en milieu rural, qui est au cœur de la démarche des Civam, a également fait écho aux préoccupations de la FPFD. « C’est un enjeu de taille en Guinée, souligne Isabelle Manimben, compte tenu du peu d’opportunités qu’offrent en termes d’emplois les autres secteurs d’activités à une population en forte croissance démographique. »

Patrick Piro

Source: CCFD-Terre solidaire

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