Les progrès politiques troublés par les violences en Guinée

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Il y a deux mois, alors que l’élection législative semblait enfin approcher après cinq ans sans Parlement, on ne parlait en Guinée que de la commission électorale nouvellement créée. Aujourd’hui, ce sont l’identification des cadavres de Guinéens tués dans des affrontements de rue et la manière d’éviter de sombrer dans un carnage interethnique qui sont sur toutes les lèvres.

Les derniers troubles ont été déclenchés par une nouvelle manifestation de l’opposition à Conakry, la capitale. Les tensions qui persistent entre le gouvernement et les partisans de l’opposition au sujet de la tenue des élections, l’angoisse de la population fatiguée des brutalités policières et de l’impunité, ainsi que les conditions de vie déplorables et la criminalité endémique sont autant de sources de violence.

« Je n’ai jamais entendu un seul homme politique [parler de l’importance d’unifier les Guinéens] », a dit un jeune de Conakry, assis devant un magasin de pièces détachées de voitures aux volets fermés du quartier de Madina. Il a souhaité garder l’anonymat en raison du climat actuel de peur et de suspicion.

Après plusieurs jours de paralysie économique, quelques commerçants se sont risqués à sortir le 6 mars, a dit le jeune homme. Mais la plupart des magasins sont restés fermés et n’ouvrent brièvement que pour les habitués.

Le 7 mars, le gouvernement a entamé un dialogue, mené par le premier ministre, dans le but déclaré de résoudre le conflit électoral et de dénouer l’impasse qui bloque la situation depuis la prise de pouvoir du président Alpha Condé fin 2010. La commission électorale a fixé la tenue des élections législatives au 12 mai.

La Guinée est déjà passée par là, a dit Vincent Foucher, analyste à Dakar pour le groupe de réflexion International Crisis Group (ICG).

« Ces deux dernières années, la Guinée a traversé de nombreux cycles — l’opposition manifeste, des gens sont blessés, des gens se font arrêter, puis le gouvernement et l’opposition commencent à dialoguer et les gens sont libérés », a dit M. Foucher. « Quelques progrès, mais juste après, une autre impasse. »

« C’est le quatrième ou cinquième cycle depuis fin 2010. Ça dégrade le climat. Ça dégrade la confiance. Ça rend l’opposition de plus en plus méfiante et le gouvernement de plus en plus tendu. »

Doléances de l’opposition:

L’opposition maintient que le gouvernement prévoit de truquer les élections et rejette notamment l’entreprise choisie pour réviser les listes électorales et compter les voix.

« Le problème, c’est que M. Alpha Condé insiste pour poursuivre un processus électoral conçu unilatéralement sans la moindre transparence », a dit à IRIN Cellou Dalein Diallo, chef de l’opposition et rival de M. Condé lors du scrutin présidentiel de 2010. « C’est la position d’un ancien chef de l’opposition actuellement au pouvoir, provocateur et désirant uniquement montrer qu’il est le seul patron. Les Guinéens n’accepteront plus cela. »

Dans un récent rapport, ICG a déclaré que le gouvernement prenait « l’opposition de haut » et que cette dernière « [continuait] de maintenir que le chef de l’État [était] arrivé au pouvoir par la fraude ». Le groupe a remarqué qu’il était dangereux de tenir des élections dans de telles circonstances.

Selon Damantang Albert Camara, porte-parole du gouvernement, ce dernier est disposé à collaborer avec l’opposition pour résoudre leurs différends, mais c’est l’opposition qui n’est pas raisonnable.

« De nombreux efforts ont été fournis pour garantir un processus électoral satisfaisant », a-t-il dit à IRIN. « Si tous les partis se présentent avec bonne foi et une réelle volonté politique, nous pouvons parvenir à un minimum de consensus. »

Selon les observateurs, il est difficile de discerner quel camp détient la plus grosse part de responsabilité dans cette impasse.

« Ce qui est clair, c’est que les deux points de vue sont vraiment incompatibles et que cela crée un mauvais climat pour les élections », a dit M. Foucher. « Nous appelons à l’instauration d’un dialogue permettant un minimum de confiance mutuelle et un minimum de crédibilité pour le processus électoral. »

Commission électorale:

La commission électorale indépendante semble avoir admis qu’un consensus sur tous les points était impossible, mais elle peut néanmoins poursuivre son travail, a dit un analyste qui a préféré garder l’anonymat.

« La classe politique est divisée en deux écoles de pensée qui se reflètent dans la commission électorale », a dit l’analyste. « Les uns veulent que les élections aient lieu le plus vite possible pour mettre fin à la transition quoiqu’il arrive, tandis que les autres préfèrent résoudre les dissensions avant de poursuivre. »

L’analyste a ajouté que la commission électorale semblait dominée par la première école. « Le sentiment [qui prévaut] est que les partis politiques ne vont jamais se mettre d’accord et qu’il vaut donc mieux avancer. Et cela semble frustrant pour l’opposition. »

Selon ICG, c’est au gouvernement de M. Condé de prendre les mesures nécessaires pour limiter le risque d’une escalade du conflit et tenir des élections législatives, et l’opposition doit coopérer. Pour l’instant, l’opposition a décidé de manifester.

« Mais descendre dans la rue ne résout rien », a dit Sona Baro Doumbouya, adjointe au maire du district de Kaloum, à Conakry. « Cela ne fait que créer de nouveaux problèmes ». Selon elle, la population doit comprendre que les troubles qui s’ensuivent sont une porte ouverte aux pillages. « Et dans ce cas-là, personne n’est épargné ».

Tensions ethniques:

Les activités sont paralysées par la situation, alors que la plupart des habitants de la ville vivent déjà au jour le jour. « Rares sont les familles qui ont des réserves de riz pour un mois ou même une semaine chez eux », a dit Mamady Mansaré, un habitant de Conakry.

« Imaginez quand seulement quelques commerçants ouvrent leur boutique. Aujourd’hui, ma femme a dit qu’il fallait littéralement se battre pour obtenir un kilo de riz. »

Les manifestations alimentent également les hostilités entre les deux principaux groupes ethniques du pays : les Malinké (ethnie de M. Condé) d’une part, et les Peuls (qui dominent l’opposition) d’autre part.

Le vendeur de pièces détachées de Madina est malinké et sa petite amie est peule. « Les deux groupes s’entendent bien. Nous sommes tous guinéens. C’est la politique qui a généré des méfiances et des antagonismes entre les deux ethnies ». Il a dit qu’il avait vu ces derniers jours des Malinké agresser et frapper des gens pour le seul motif qu’ils étaient peuls.

En réponse à un appel lancé par les chefs religieux de Conakry, les autorités locales, les chefs traditionnels, les anciens et d’autres membres de la communauté s’emploient à éviter les conflits interethniques. Un certain nombre d’organisations non gouvernementales (ONG) sillonnent la capitale pour parler aux jeunes.

« Les notables locaux disent aux habitants qu’il ne s’agit pas d’une opposition entre groupes ethniques », a dit Mme Doumbouya. « Le conflit est l’affaire des hommes politiques, ce n’est pas un différend ethnique. »

Conakry grouille cependant de jeunes qui semblent imperméables à tout discours pacifique, a dit un spécialiste en résolution des conflits.

« Des groupes de 20 à 30 jeunes se rassemblent le long des principales routes, armés de pierres, de matraques ou de tout ce qu’ils peuvent trouver », a-t-il dit. Selon lui, les parents d’un grand nombre de ces jeunes ont tout perdu dans les pillages. Certains ont des membres de leur famille en prison depuis le soulèvement.

« C’est le moment d’alerter la communauté internationale. Elle doit intervenir pour éviter au pays de sombrer dans une guerre civile », a dit Mamadou Kaly, du Cercle d’orientation pour la consolidation de la paix, une ONG locale. « Toutes les conditions sont réunies. Nous avons assisté à des tensions ethniques par le passé, mais jamais d’une telle ampleur. »

Source:IRIN

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