À Conakry, la loi des bulldozers règne

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Fini les étals sur la voie publique et les maisons bâties sur les terrains appartenant à l'État. Le ministre guinéen de la Ville a lancé une opération coup de balai à Conakry. Y compris dans les beaux quartiers. Là où Louncény Camara passe, plus rien ne dépasse ! À la fin de l’année dernière, le ministre de la Ville et de l’Aménagement du territoire a déclaré la guerre à l’occupation illégale des domaines de l’État et de la voie publique dans la capitale.

Depuis, aucune maison, boutique ou lieu de culte bâti sur un terrain public sans autorisation ne semble résister aux agents de sécurité et aux bulldozers qui accompagnent les descentes musclées du ministre dans les différents quartiers de Conakry.

Pour montrer qu’il ne s’agit pas d’une plaisanterie, Louncény Camara a commencé son opération coup de balai au Kilomètre zéro de Kaloum, le centre administratif de la capitale, que tout le monde pensait jusqu’alors intouchable. À Almamya, Sandervalia, Coronthie, et au marché du Niger, situé en plein centre de la commune, les étals encombrant les rues et des dizaines d’îlots d’habitations ont été déguerpis sans ménagement.

Des constructions « précaires » dans la capitale

Certains se sont même résolus à casser eux-mêmes les murs de leur maison ou de leur échoppe dès qu’ils y ont vu apposer, tel un ultimatum, la désormais célèbre croix rouge, accompagnée de quatre lettres capitales : « DATU » (pour Direction de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme). Une manière de sauver quelques biens en devançant l’assaut des bulldozers sur de vieilles baraques fragiles, dont les toits ne résistaient au vent que grâce aux pierres posées sur leurs tôles rouillées.

Des constructions « précaires », souvent là depuis des décennies, dont la présence « en ville » (comme on appelle ici la presqu’île de Kaloum) n’a pas manqué de titiller l’attention du président turc, Recep Tayyip Erdogan, en visite à Conakry début mars. « Ce n’est pas le visage d’une capitale », a-t-il dit à son hôte, Alpha Condé. Une raison supplémentaire pour accélérer le programme d’amélioration du bâti et de mise à niveau urbaine de la presqu’île engagé par le chef de l’État au début de son second mandat.

« C’est depuis la mer que l’on se rend compte de l’étendue des dégâts de ces constructions informelles, explique le ministre de la Ville. La première opération a été d’identifier les domaines publics occupés illégalement sur le littoral ou sur la mer [certains Conakrykas aisés sont allés jusqu’à faire aménager des terre-pleins sur l’océan pour construire, NDLR]. Et tous les travaux sur ces sites ont été suspendus. »

Plus de 70 % des opérations d’éradication nécessaires dans la commune de Kaloum ont déjà été réalisées, selon Louncény Camara, qui se réjouit de pouvoir à nouveau sentir la brise marine dans les quartiers du centre-ville. « Le plus difficile, explique-t-il, a été de déguerpir les abords du marché Niger. Nous avions dû suspendre les opérations à cause du retard du budget 2016, mais nous allons les reprendre ce mois-ci, pour en finir avec le Kaloum actuel. » La grande halle du marché doit être modernisée. En attendant, le ministre a promis de « recaser » les vendeuses de condiments et de produits maraîchers. Les autres devront se débrouiller et s’installer ailleurs.

Le grand ménage

Dans tous les quartiers de Conakry, chacun a compris que le grand ménage n’était pas un énième effet d’annonce. Et, a priori, personne ne fera exception à la règle. À Cobayah, sur les hauteurs de la capitale (dans le nord de la commune de Ratoma), la maison de Louncény Fall, l’ancien ministre des Affaires étrangères (2002-2004 et 2012-2016), est elle-même menacée de démolition. « Je ne savais même pas qu’elle était à lui, précise Louncény Camara. La maison est dans une « zone douteuse », près d’un lac, qui est un bien public. J’ai donc demandé à ce qu’elle soit marquée pour signifier à l’intéressé qu’il l’a construite sur un domaine où il n’aurait pas dû le faire. » En l’occurrence, le plan de développement urbain prévoit qu’à cet endroit de la corniche passe une nouvelle route.

« Ceux qui n’ont pas d’autorisation pour occuper un terrain appartenant à l’État, quels qu’ils soient, vont être déguerpis, martèle le ministre. Et ceux qui en ont une seront peut-être dédommagés », modère-t-il, conscient du fait que certains permis ont été accordés par des fonctionnaires « véreux », parfois aux précédents occupants. « Les agents de l’État complices de cession de domaine public seront sanctionnés, poursuit Louncény Camara. Dès qu’il y aura suspicion de fraude, dans un premier temps, ils seront suspendus de leurs fonctions. Et, le cas échéant, d’autres sanctions administratives suivront, qui pourront aller jusqu’à la radiation. »

Les habitants expulsés seront-ils relogés ?

Enfin, on reproche souvent aux pouvoirs publics de démolir sans reconstruire et d’expulser sans reloger. Ces deux prochaines années vont être l’occasion de vérifier, dans un quartier emblématique à cet égard, Kaporo Rails, dans la commune de Ratoma, si les choses changent. Il a en effet été entièrement rasé en février 1998 à la demande du président Lansana Conté pour bâtir une cité administrative et une autoroute qui n’ont jamais vu le jour. En revanche, le désarroi des nombreuses familles expulsées a marqué les esprits ; il a inspiré au groupe de rap Bunkaya Faya sa célèbre chanson Kaporo Rails. Depuis, hormis la construction du siège de la Radio Télévision guinéenne (RTG, inauguré en 2006) et celui de l’ambassade des États-Unis, ce site de 250 ha, rebaptisé Centre administratif de Koloma, est resté un champ de ruines – et un repaire pour consommateurs de drogue.

« À Kaporo Rails, nous avons signé une convention d’indemnisation des familles déguerpies et de celles restant à déguerpir, et le site sera aménagé », explique Louncény Camara. Fin juin 2015, le gouvernement a en effet établi une convention de partenariat avec le groupement 3GB, constitué de trois entreprises privées du pays : la Guinéenne de construction et de prestation (GuiCoPres, de Kerfalla Person Camara), la Guinéenne de terrassement routier (Guiter, d’Ansoumane Kaba) et Begec-TP (née de la fusion de Belco Construction et d’Egec).

Le groupement doit mobiliser les fonds nécessaires afin d’organiser les opérations de déguerpissement et de dédommager les ménages déplacés, puis de viabiliser le site en le connectant aux réseaux urbains (assainissement, eau potable, électricité) et, enfin, d’y bâtir le futur siège du ministère de la Ville et de l’Aménagement du territoire. Le tout en deux ans et demi.


CITÉ VERTE LES PIEDS DANS L’EAU

Entre le port artisanal de Boulbinet et le Port autonome de Conakry, à la pointe sud de la presqu’île de Kaloum, l’État s’apprête à construire la Cité verte-Marina de Boulbinet, en partenariat avec des investisseurs marocains. Le projet a en effet été confié au consortium casaoui Africa in Progress (AIP), formé par la Société de projets d’investissement (Sopi, groupe Rahal), le cabinet d’ingénierie et d’architecture Baadi El Mokhtar et le groupe Itqane. Ce dernier avait déjà décroché il y a cinq ans un contrat de rénovation de bâtiments de l’État guinéen, dont l’ex-Palais des nations, qui a accueilli le 40e sommet de l’Organisation de la Conférence islamique (OCI), en décembre 2013, et a été rebaptisé Palais Mohammed-V.

Avant de passer à la construction, la plus lourde étape du projet est de créer sur la mer un terre-plein de plus de 20 ha. « Cette cité sera un poumon vert en plein cœur de Conakry. Nous allons construire des résidences de grand standing pour accueillir des invités de marque, notamment lors de conférences ou de sommets au Palais Mohammed-V, tout proche. Et la marina permettra d’accueillir les plaisanciers et proposera, à quai, des espaces de restauration et de loisirs », explique le ministre de la Ville, Louncény Camara, qui compte sur une livraison du chantier dans trois ans.

 

Diawo Barry

Source: jeune afrique

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