Annulation de dette, un cadeau empoisonné ?

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Une joie normale, mais disproportionnée

Kerfalla Yansané n'a même pas honte lorsqu'il affirme que : « en Juillet 2012, les émissaires du FMI sont venus à Conakry,... ils ont vu… qu'il y a eu d'énormes progrès : sur le plan du déficit du budget, de l'inflation, du recours à la planche à billets, recours qui a été pratiquement supprimé ».

Qui était le Ministre de l'Économie sous la transition, celui qui a fait marcher la planche à billets comme jamais, à tel point que cette période a été – à juste titre – qualifiée de plus catastrophique depuis 50 ans ?

Si la Guinée a pu remplir les critères, c'est parce qu'ils ont été sérieusement allégés (par des dérogations étant donné que certains critères ne pouvaient pas être atteints dans les délais), et ce n'est pas, contrairement aux déclarations, le résultat d'un effort ou d'une gestion économique et financière exemplaire (seuls des pays en guerre ou sous tension permanente n'ont pas atteint le point d'achèvement aujourd'hui). On veut permettre à la Guinée de passer à autre chose, et il faut malgré tout s'en réjouir.

On peut imaginer que le deal entre le FMI et la Guinée, a consisté à ne pas dépenser les ressources exceptionnelles (au sens de ponctuelles) que constituaient les 700 millions de $ de Rio Tinto, des ressources propres (non remboursables), ce qui permettait de restaurer partiellement les grands équilibres macro-économiques, et surtout la stabilité financière.

Même si c'est l'arbre qui cache la forêt, on doit se réjouir tout de même que la Guinée, donc sa population, n'ait pas à rembourser des sommes, dont on ignore à quoi elles ont servi. C'est comme si on avait effacé les dettes de la deuxième république, et qu'on était revenu à la dette de la Guinée sous la première république. Alpha Condé voulait revenir 50 ans en arrière, il y réussit par ce biais, mais le plus dur reste à venir, car tous les pays ayant bénéficié d'allègements en ont profité pour se ré-endetter, mais sans investir dans le secteur productif.

Alpha Condé va donc continuer à financer 0,5% de la population (son armée) via 30 à 50% du budget, car ces charges là n'ont pas diminué avec l'IPPTE, et comme la situation macro-économique n'est guère reluisante (seule la situation financière s'est améliorée et ce n'est pas la même chose), cela promet des lendemains qui déchantent.

Quelques rappels souvent occultés

Les institutions de Bretton Woods ont reconnu par le passé, non seulement l'inefficacité de l'initiative PPTE, mais également leur responsabilité dans cet échec.

Malgré les quelques milliards de dollars de créances effectivement effacés, différentes études ont renforcé l'idée que l'initiative PPTE avait été créée par les créanciers, pour les créanciers, dans le seul but de rendre les pays concernés solvables, c'est-à-dire à leur permettre de pouvoir rembourser les créances qui peuvent l'être. Tony Blair lui-même, lorsqu'il présidait la Commission pour l'Afrique, estimait que l'initiative PPTE « était destinée à faire passer la dette d'un niveau insoutenable à un niveau soutenable ». Il ajoutait que « le monde développé devait admettre que, dans les cas où la dette ne pourrait jamais être remboursée, l'allègement ne fait qu'alléger le créancier d'une dette imaginaire ».

La philosophie de l'initiative PPTE s'inscrit donc dans cette logique, ce qui explique qu'elle n'ait pour l'essentiel effacé que des créances « impayables ».

Afin qu'une annulation de dette ait un impact financier significatif pour le pays concerné, deux conditions cumulatives doivent être réunies :

* d'une part, l'annulation doit porter sur des créances « fortes », qui étaient effectivement remboursées. Si, comme dans le cas de l'initiative PPTE, l'allègement porte sur des créances « décotées », dont la valeur marchande avoisinerait au mieux le quart de la valeur faciale, l'impact financier réel en est réduit d'autant. Je n'ai trouvé nulle part, l'évaluation de la valeur réelle de la dette guinéenne. En revanche, on sait que la Guinée ne remboursait pas sa dette, bien avant 2008.

* d'autre part, les annulations de dettes doivent être additionnelles à l'aide publique au développement (APD), autrement dit, elles ne doivent pas s'y substituer. On verra dans l'avenir, ce qu'il en est, mais avec la crise, il est clair que les principaux créanciers diminuent leur APD.

Il suffit de regarder le devenir de certains voisins qui l'ont obtenu (Guinée Bissau, Mali, Sierra Leone et Liberia par exemple), pour se rendre compte que la vie ne deviendra pas rose, contrairement aux promesses.

Une fois ces préalables rappelés, qu'en est-il concrètement de la dette guinéenne ?

Avec l'atteinte du point d'achèvement de l'IPPTE pour la Guinée, cela permet un allègement significatif de sa dette, c'est-à-dire les 2/3 de sa dette (soit 2,1 milliards sur les 3,4 milliards de $).

Mais le point d'achèvement ne résout pas, par un coup de baguette magique, tous les problèmes économiques et financiers de la Guinée. Cela ne se traduit pas par une trésorerie excédentaire, mais devrait simplement permettre d'affecter théoriquement ces ressources non plus affectées au remboursement de la dette (170 millions de $), à des investissements.

Mais c'est là où le bât blesse, car compte-tenu de la situation guinéenne et paradoxalement, cela risque de poser davantage de problèmes au régime d'Alpha Condé, que cela ne va en résoudre. En effet, la Guinée remboursait théoriquement 170 millions de $ annuels (soit un tiers de ses dépenses courantes), contre 49 demain.

L'ennui, c'est que depuis 2008 (et avant même), la Guinée avait suspendu ses remboursements, de sorte qu'elle ne remboursait rien, y compris depuis 2010. Alpha Condé qui parle de situation financière rigoureuse, va donc devoir le prouver maintenant.

Concrètement imaginez un budget en déficit chronique, mais qui va devoir augmenter ses dépenses de 49 millions de $ annuels (puisque les 170 millions n'existaient pas), car on imagine mal en effet, que la Guinée « allégée » ne puisse pas rembourser ses dettes !!! C'était même le but de cet allègement, comme indiqué précédemment, et le FMI va y veiller comme le lait sur le feu.

Paradoxe de l'allègement, l'endettement à long terme va donc diminuer drastiquement (moins deux milliards de $), mais l'endettement à court terme (la trésorerie) va s'accroître de manière significative (plus 50 millions de $). C'est l'effet boomerang, et il tarde de voir comment Alpha Condé va gérer cette nouvelle situation, car les dépenses fixes (30 à 50% du budget pour 0,5% de la population) sont toujours là. Et on ne mobilise pas les gens en leur demandant de se serrer la ceinture...

Il faut cesser les fausses promesses et les fausses surprises

Alpha Condé a donc tort de faire encore des promesses, alors qu'il sait (je l'espère pour lui) qu'il ne pourra pas les tenir. En effet, il indique que : « cette somme de 2,1 milliards de $, ainsi épargnés seront réinjectés dans les secteurs prioritaires tels que les infrastructures, la santé, l'éducation, le développement rural et la gouvernance ».

Je demande donc solennellement à notre « professeur » de nous faire l'explication de sa proposition. En effet, si l'on disposait des 2,1 milliards, nous aurions pu rembourser notre dette. Autrement dit, comment investir une somme que nous ne possédons pas ?

D'autant que le coût de l'annulation s'étale sur plusieurs dizaines d'années, concernant la BAD et la Banque mondiale, dont les prêts à taux concessionnel sont remboursés sur des échéances très longues (jusqu'à 2054 pour la BAD par exemple). L'annulation des créances du FMI en revanche, prend effet immédiatement.

Cette annulation de dettes, va dans l'immédiat permettre à la Guinée de pouvoir s'endetter de nouveau pour financer son développement.

L'opposition (société civile notamment) doit donc clairement faire savoir aux financiers internationaux (FMI, Banque mondiale, Chine ou autres) que les détournements éventuels ne seront pas remboursés à l'avenir. En effet, selon Transparency International, la Guinée reste le pays le plus corrompu de l'Afrique de l'Ouest.

Or Alpha Condé ose prétendre que : « maintenant, quand nous allons nous endetter, ça sera transparent et tout le peuple saura ce qu'on doit en faire ».

Il oublie que des explications sérieuses sur les prêts Palladino, Angola, Congo, CIF et tutti quanti, ne nous ont pas été donnés. On peut penser en effet que ces différents prêts obtenus ici et là, avaient pour garantie ces 700 millions de $.

De toute façon, lorsque l'esprit de rente prime sur l'esprit d'entreprise, on a rien à attendre de ce régime.

Enfin le gouvernement a annoncé une augmentation du pouvoir d'achat des fonctionnaires de 10% à partir du 1er Octobre. On est loin des 200% réclamés !!! Même si cela est irréaliste, sauf à diminuer la fonction publique de 50%. Comme les syndicalistes savent compter (je l'espère pour eux), cela signifie qu'avec une augmentation nominale de 10%, ils perdent en réalité 5% l'an, vu que l'inflation atteint environ 15%.

Là encore des promesses de ce genre n'augurent rien de bon pour la suite...

Gandhi, citoyen guinéen

« Dans tout État libre, chaque citoyen est une sentinelle de la liberté qui doit crier, au moindre bruit, à la moindre apparence du danger qui la menace ». (Robespierre, Discours sur la liberté de la presse, Mai 1791).

Haroun Gandhi Barry

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