Guinée : « Changement ! » vas-tu te montrer ?

Oui, tu m'as bien compris, il s'agit bien de toi, « Changement! » qui avais si bien tinté à l'oreille des Guinéens des années durant, par celui que tu avais chargé ou qui s'était chargé d'être ton crieur public que bien d'entre eux sont enfin impatients de voir ton bout de nez.

Je crois que les plus raisonnables de mes compatriotes comprennent très bien que tu ne puisses pas surgir des décombres guinéens, rayonnant dans ta totalité et qu'il te faille un certain délai de préparation pour te montrer petit à petit. Mais, comme tu le sais, dans une population, les gens raisonnables sont toujours une minorité et la majorité qui oriente les démocraties trépigne d'impatience. Et elle a raison car ton crieur public a été imprudent à plus d'un titre, aveuglé par je ne sais quelle récompense digne d'un homme soucieux d'éthique.

Ou bien, il ignorait totalement les réalités des hommes et des choses du pays ; ou bien, plus grave encore ou même cynique, il avait sous-estimé l'ampleur du management de la chose publique dont il n'avait que de vagues idées pour ne l'avoir jamais concrètement exercé, auparavant, à quelque niveau que ce soit. La question fondamentale qu'on est en droit de se poser à ton sujet, toi « Changement!», est loin d'être le fait qu’en huit mois, tes rayons pouvaient inonder tous les coins et recoins de la Guinée. Non! Aucun magicien n'aurait pu réussir cet exploit mais personne ne s'attendait que ton Crieur public, devenu Président de la République fasse un aussi grand écart politique entre ce qu'il avait annoncé urbi et orbi, pour ton installation et ce qu'il fait depuis qu'il est placé sur le trône de ses prédécesseurs qu'il avait tant vilipendés. Combien de fois ne l’avions-nous pas entendu, du vivant de Lansana Conté, professer que celui-ci était l'unique Mal de Guinée?

Mais par souci de conserver à tout prix le pouvoir qu'il a conquis en novembre 2010, il a foulé aux pieds ou presque tous les grands principes pour lesquels il semblait s'être battu et s'est empressé de s'entourer des collaborateurs immédiats de cet « unique Mal ». Il faut croire que ceux-ci ont sans doute, à ses yeux, un savoir-faire indiscuté pour la conservation du pouvoir. Car qu'est-ce qu'on a appelé à Conakry, au cours des huit mois passés, des réformes pour un changement de gouvernance en Guinée ?... Quelques gesticulations symboliques pour ne pas dire cosmétiques, brandies comme des efforts de réformes : profusion de signatures de décrets de nominations tous azimuts, à des fins de consolider le pouvoir du Président. Le moins qu'on puisse dire est que ce ne sont pas ces bricolages d'amateurs qui mèneront à des changements de gouvernance. Et là-dessus, il faut encore insister pour dire que personne de raisonnable, ne pouvait s'attendre à des bouleversements fracassants dans un pays brisé par 52 années de mauvaise gouvernance. Mais on pouvait tout de même et encore raisonnablement, espérer quelques signes forts en des acteurs, non compromis du passé et annonciateurs de renouveau.

On dit cependant, que le Président Condé est devenu conscient du fait que la Réconciliation nationale est un impératif pour lancer le changement tant attendu. A preuve, dit-on, il vient de proposer une Commission provisoire de Réconciliation nationale présidée par deux importantes personnalités religieuses. Ce thème était, du reste, devenu une rengaine chez les Guinéens. C'est donc une bonne décision, si cette commission n'est pas encore un feu de paille comme il y en a eu tant dans ce pays. Pour que cela n'en soit plus un, il faudrait que cette commission soit délestée de toute arrière-pensée politicienne; cela constituerait une véritable révolution salvatrice des mentalités des responsables politiques de notre pays. Mais je ne serai jamais du nombre des partisans de ceux qui marchent à l'applaudimètre de tout ce qu'on annonce de la Présidence, ni non plus de ceux qui condamnent toute initiative à peine énoncée.

Bien que je reconnaisse que leur méfiance est fondée sur le fatras de méandres et de contradictions qui font le substrat de l'art de la gouvernance pratiquée par Alpha Condé depuis huit mois.

En cela, il ne s'est pas sensiblement distingué ou peu de ses prédécesseurs. Cette continuité dans la gestion de la chose publique a une explication toute simple: en Guinée, un grand nombre de responsables de l'encadrement sociopolitique du pays, ou bien ne lisent pas suffisamment ou ne comprennent pas les textes fondamentaux (Constitution, lois, règlements de toutes sortes) qui régissent le pays, ou bien, laxisme jouant, se fient tout simplement à leurs propres intuitions sur des situations complexes. D'où le piétinement permanent de la Constitution et des lois et de la part du Professeur-Président, et de la part de quelques Ministres et même de Magistrats et autres auxiliaires de justice, etc. A ces manques, s'ajoute très souvent une totale absence d'éthique dans la gestion publique.

Toutes les violations de la Constitution et des lois particulières (Code électoral par exemple) que quelques Guinéens ne cessent de dénoncer, tiennent à la mentalité qui vient d'être soulignée ci-dessus. Et le renversement de tendance ne peut venir que du sommet si l'annonce de l'Etat de droit dans le pays est sincère. C'est dans un cadre pluraliste vrai, que cette ambition peut être atteinte. Ce n'est pas en disposant de tous les pouvoirs que les choses marcheront mieux. L'expérience du passé guinéen le prouve largement. On peut même imaginer qu'après les élections législatives, le Président de la République n’ait pas une majorité de députés et qu'un tel cas de figure, le conduise à faire appel à un Premier Ministre de cohabitation. Président et Premier Ministre ayant leurs prérogatives constitutionnelles, chacun jouerait pleinement son rôle. Une telle hypothèse pourrait même être d'une grande utilité dans un pays aussi profondément divisé que la Guinée.

Il faut que les hommes politiques guinéens se convainquent que la concentration de tous les pouvoirs dans les mêmes mains, ne mènera ni à la démocratie ni au développement économique et social. Il faut qu'enfin, la recherche du consensus national, mais pas seulement des apparences (nous Guinéens, avons un degré élevé de dissimulation de nos sentiments), soit l'impératif catégorique qui s'impose en Guinée.

Dans cette optique, la libération de prison des militants de l'UFDG qui étaient détenus depuis le 3 avril dernier, celle du Colonel Moussa Kéita et de tous les autres citoyens injustement arrêtés et mis au cachot, est une bonne nouvelle pour une détente sociale même si l'on doit se poser la question de savoir s'il était nécessaire de les emprisonner à cette date qualifiée de la renaissance de la démocratie et pour quel vrai motif. D'autres libérations de tous ceux qui sont encore sous écrou pour délit d'opinion ou d'appartenance politique ne pourraient que contribuer à cette détente sociale. Une des caractéristiques de tout changement dans nombre de pays n'est-elle pas la libération des prisonniers, notamment politiques ? Mais il arrive même que de parfaits chenapans et malfrats de tout acabit sous écrou, bénéficient de ces libérations.

Quoi qu'il en soit, des chantiers de première importance sont à l'index pour une mise en place de la construction d'une Guinée compatible avec le Droit, avec la Démocratie. Mais il faudrait que tous les Guinéens comprennent que la stratégie du jeu du chat et de la souris n'est pas la bonne stratégie. On peut constater à l'énumération des chantiers annoncés, une adhésion massive des Guinéens pour le changement dans ce pays. C'est la stratégie adoptée pour le traitement de ces chantiers qui montrera si, enfin, nous avons trouvé la voie de sortie du tunnel entamé, il y a bien longtemps. Quelques-uns de ces chantiers visent :

- le respect des bases d'un Etat de droit;

- les libertés publiques et droits de l'homme;

- le respect du multipartisme qu'un amendement à la Loi fondamentale par la future Assemblée nationale devrait limiter à moins de dix partis politiques dans un pays d'environ 11 millions d'habitants;

- le problème lancinant de la CENI (Commission électorale nationale indépendante);

- la question du fichier électoral;

- les Conseils communaux;

- un chronogramme précis de tous ces chantiers, etc.

On se souvient, cependant, que l'adage antique : « primum vivere, deinde philosophari » (vivre d'abord, et seulement après, philosopher) est toujours d'actualité dans toute société humaine. Aussi, les thématiques citées ci-dessus, ne doivent-elles pas occulter les solutions à apporter aux besoins essentiels de la population qu'on a tendance à résumer par l'eau et l'électricité.

Je me suis adressé à toi, « Changement » et je me rends compte que les chantiers sont vastes. J'ai été loin de les citer tous. Par exemple, les cris de détresse des étudiants guinéens boursiers, au Burkina Faso, en Turquie, en Algérie, aux bourses non payées régulièrement, ne peuvent que détériorer encore plus l'image qui se voudrait « changement ». Ces cris appellent l'attention sur les problèmes de l'Education nationale. En face de cette situation, la cascade des décrets de nominations de hauts fonctionnaires, recouvrant souvent quelques retraités rappelés, continue de pleuvoir sur Conakry depuis huit mois. La cascade de commissions fantômes de ceci ou de cela et la mamaya d'ateliers sur tel ou tel projet d'appui vont bon train. Enfin, « Changement !» tu « conviendras avec moi » comme on dit chez-nous, que tous ces entrechoquements contribuent indéniablement à te rendre peu lisible.

Ansoumane Doré

Dijon, France

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