Guinée: dans les entrailles judiciaires des mines de Simandou

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Alors que la Guinée est plongée dans une période de violences provoquée par un contexte électoral tendu, une étrange et abracadabrantesque histoire a refait surface récemment, qui implique d'importantes sociétés minières internationales, et remonte à l'ancienne présidence de Lansana Conté. Si les faits de corruption sont prouvés, la Guinée pourrait renégocier le contrat concernant l'un des principaux gisements de fer au monde. La manne se compte en milliards d'euros..

L'affaire remonte à la fin de la présidence de Lansana Conté : en 2008, la compagnie minière Benny Steinmetz Ressources Group (BSGR) obtient les droits d'exploitation de deux des cinq « blocs » du fabuleux gisement de fer de Simandou. Des terrains qui étaient jusque-là dévolus à la société Rio Tinto, sommée alors de renoncer à ces biens sur décision présidentielle. Un an plus tard, BSGR revend 51% de ces titres au géant minier Vale, pour la modique somme de 2,5 milliards de dollars. Une joint-venture est alors créée pour exploiter le précieux minerai.

Un « putsch minier » réussi, donc, et une plus-value conséquente pour BSGR. Mais quelques années plus tard, une double enquête américano-guinéenne aboutit à l'arrestation, le 14 avril 2013, d'un citoyen franco-israélien en Floride.

Transfert de fonds suspect

Frédérique Cilins, est accusé d'avoir tenté de récupérer contre rémunération des documents auprès de Mamadie Touré, une des anciennes femmes de l'ex-président guinéen Lansana Conté. Elle-même soupçonnée dans le cadre de cette affaire, d'avoir reçu de l'argent (environ 2 millions d'euros) pour faciliter la transaction entre BSGR et la présidence en 2008.

Et c'est justement le transfert suspect de ces fonds qui a déclenché l'enquête du Grand jury Fédéral aux Etats-Unis. L'arrestation de Cilins, digne du scénario d'un thriller à succès, s'est faite grâce à la collaboration de Mamadie Touré, qui, une fois approchée par les autorités fédérales, n'a semble-t-il pas eu d'autre choix que de collaborer.

Depuis novembre 2012, et à la suite de la publication d'un article publié dans le Financial Times, des soupçons de corruption très forts pèsent sur cette opération de 2008. « C'est une affaire que nous suivions de près, témoigne ainsi Daniel Balint-Kurti, chargé de programme pour l'ONG Global Witness mais bien sûr, l'arrestation de Cilins a constitué un très gros événement, et je crois que cela a pris beaucoup de monde par surprise ».

Vidéo compromettante

L'organisation, basée à Genève, et spécialisée dans l'observation et la dénonciation des phénomènes de corruption dans le domaine des matières premières, avait alors officiellement demandé à BSGR de s'expliquer.

Niant dans un premier temps les liens qui l'unissaient à Mamadie Touré et à Frédérique Cilins, désormais poursuivi pour obstruction à une enquête fédérale du Grand jury, BSGR a depuis été confronté à une vidéo diffusée par Global Witness où l'on distingue les cadres de BSGR et Frédérique Cilins, ainsi que le vice-président de BSGR en Guinée, qui n'est autre que le demi-frère de Mamadie Touré, Ibrahima Sory Touré. Au cours d'une réception, on aperçoit ce dernier présenter la femme du président à ces mêmes cadres.

« Je crois que BSGR est face à un sacré problème, poursuit Daniel Balint-Kurti. La société a fait des déclarations, et il est maintenant évident que beaucoup de choses dites se sont révélées fausses. » De son côté, BSGR déclare vouloir répondre point par point aux « spéculations de la presse ». Le groupe s'en prend d'ailleurs ouvertement dans un communiqué à Global Witness, et demande à récupérer des « documents confidentiels » détenus par l'ONG. Il se dit victime d'une « campagne permanente visant à la priver de ses possessions en Guinée ».

Outre-Atlantique, l'enquête s'accélère …

En Guinée, justement, Christian Sow, le ministre de la Justice, s'est immédiatement félicité de l'arrestation de Cilins. « Nous saluons, encore une fois, le soutien des Etats-Unis dans nos efforts visant à renforcer l'Etat de droit en Guinée, à lutter contre la corruption et à promouvoir la transparence (cf. encadré ) », a-t-il déclaré dans un communiqué. Une semaine plus tard, le 22 avril, Ibrahima Sory Touré et un autre cadre de BSGR étaient d'ailleurs arrêtés par la police guinéenne, alors que le demi-frère de Mamadie Touré « s'apprêtait à quitter le territoire guinéen », selon le ministère de la Justice

Le CTRTCM doit désormais déterminer si la passation de contrat avec BSGR sur les deux blocs Simandou en 2008 est légal ou non. Or, si la corruption est avérée, le contrat pourrait ainsi purement et simplement être annulé, et les titres réatribués. Autant dire que les compagnies membres de la joint-venture jouent gros, à commencer par Vale, qui a payé le prix fort pour exploiter ce secteur. D'autant que l'autre géant du secteur minier, Rio Tinto, présent depuis longtemps dans le secteur de Simandou, pourrait lui aussi réclamer sa part.

Nouveaux arrangements ?

« Vale aussi aurait à répondre à certaines questions, confirme Daniel Balint-Kurti, mais j'ai pu constater que le président guinéen Alpha Condé a exprimé le souhait de trouver un arrangement avec cette société. »

Alors, faut-il craindre de nouveaux arrangements secrets entre les sociétés et le gouvernement ? « Je crois qu'il y aura une forte pression sur le gouvernement guinéen, pour que le nouveau 'deal' sur Simandou soit clair et transparent, estime pour sa part le responsable de Global Witness. J'imagine que ce sera très difficile pour le gouvernement de Condé de faire un 'deal' secret sur Simandou, après que tant d'encre a  coulé, conclut-il. Ce serait en tout cas très décevant. »

Les mines en Guinée: une dynamique vertueuse

Selon Revenue Watch Institute (RWI), qui travaille en étroite collaboration avec le gouvernement et la société civile en Guinée, le pays a adopté des mesures ces deux dernières années, qui le placent dans une dynamique beaucoup plus vertueuse. « Nous avons remarqué des évolutions très importantes au niveau de la politique du secteur minier en Guinée », constate ainsi Patrick Heller, conseiller juridique à RWI. L'organisation a notamment participé aux négociations entre la société civile, les syndicats, et le gouvernement, qui ont conduit à l'adoption d'un nouveau code minier, promulgué en septembre 2011. Celui-ci stipule notamment que chaque convention minière doit faire l'objet d'une publication transparente, consultable par tous sur le site internet du CTRTCM.

Plus de transparence dans la passation des contrats, mais aussi une meilleure gestion des ressources, avec pour objectif d'accroître la part liée à la redistribution, ou encore l'élaboration d'un code de bonne conduite font également partie des différentes mesures adoptées ces deux dernières années. Même s'il estime que cela « prendra du temps » pour que ces orientations soient visibles en pratique, Patrick Heller semble plutôt optimiste sur l'évolution du secteur minier dans le pays. L'organisation n'a d'ailleurs pas hésité à modifier le statut de la Guinée dans son dernier index, publié le 15 mai dernier, en soulignant l'évolution positive du cadre législatif.

Mais pour Patrick Heller, l'évolution la plus spectaculaire reste certainement la « remise à plat de tous les contrats miniers, que le gouvernement est en train d'effectuer. (…) Il est clair que certaines sociétés minières - qui ont investi des millions de dollars - puissent exprimer des réticences, par rapport à ce processus. Mais je peux dire que la plupart des compagnies se sont dit prêtes à accompagner la réforme du secteur. »

Source: RFI

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