Guinée : l'armée de tous les dangers

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Après l’attaque contre le domicile du chef de l’État guinéen, le 19 juillet, la réforme en profondeur du corps militaire apparaît plus que jamais comme la priorité d’Alpha Condé. Périlleuse mission…

À l’entrée du camp Samory-Touré, à Kaloum (commune administrative de Conakry), non loin de la fière statue du mythique chef de guerre malinké, un 4x4 militaire se tient à l’arrêt. Au volant, un jeune lieutenant, béret rouge vissé sur la tête, joue les chauffeurs pour un colonel. Impensable sous d’autres cieux, mais banal en Guinée, où l’armée fait, au mieux, figure de « désordre organisé », selon les mots d’un proche du président, Alpha Condé.

Tentative avortée mais inquiétante

Lundi 20 juin 2011, Palais du peuple de Conakry. Le chef de l’État installe le Comité national de pilotage de la réforme du secteur de la défense et de la sécurité – question délicate s’il en est. Un mois plus tard, le 19 juillet, son domicile est attaqué au lance-roquettes par un commando armé. « On peut imaginer que la nécessaire réorganisation de l’armée suscite des mécontentements », réagit après coup le ministre français de la Coopération, Henri de Raincourt.

Tout l’enjeu, pour Alpha Condé, est de réussir à faire une omelette sans casser d’œufs. En clair, il lui faut contenter la population et rassurer les investisseurs, tout en ménageant les susceptibilités des militaires. La nouvelle République, née en décembre dernier, a hérité d’une armée à problèmes. Activités criminelles, clivages ethniques, conflits de générations, corruption des gradés, effectifs pléthoriques, impunité, indiscipline, insubordination, manque d’instruction et de formation, recrutements non réglementaires, promotions fantaisistes, violations des droits de l’homme… La liste des dysfonctionnements, dressée par International Crisis Group (ICG) dans un rapport publié en septembre 2010, n’en finit pas de s’allonger. À l’époque déjà, l’ONG prévenait que « le [nouveau] président ser[ait] confronté à une série de dilemmes qui l’entraîneront dans des directions contradictoires ».

Le premier de ces dilemmes, après la tentative d’assassinat de la mi-juillet, sera de décider de poursuivre ou de renvoyer aux calendes grecques la réforme de l’armée. Des actes ont été déjà posés. La démilitarisation de la capitale a permis de délocaliser des armes lourdes à l’intérieur du pays, notamment à Kindia (135 km de Conakry), première région militaire de Guinée d’où sont d’ailleurs venus les renforts, le 19 juillet. Mais des lance-roquettes antichars (LRAC) se trouvent encore au camp Alpha-Yaya-Diallo, où le putschiste Moussa Dadis Camara avait installé le siège de son régime. « Il est évident que des officiers supérieurs ont détourné des armes, fait remarquer un officier à la retraite. Il n’y avait aucun contrôle sur les achats, qui empruntaient des circuits douteux et qui ne relevaient de la prérogative que de quelques hauts gradés. »

La nécessaire démilitarisation de l’administration (pendant plus d’un quart de siècle, des hommes en treillis ont occupé des postes clés) a elle aussi commencé, mais au moins trois généraux (Mamadou Korka Diallo, Mamadouba Toto Camara et Mathurin Bangoura) sont toujours membres du gouvernement. Quant à Alpha Condé, qui s’est attribué le portefeuille de la Défense, il a pris, comme directeur de cabinet, le général Aboubacar Sidiki Camara, dit Idi Amin, un temps membre du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) de Dadis Camara. L’audit des marchés publics a permis de mettre en lumière des « contrats surréalistes », à en croire le secrétaire général de la présidence, François Lonsény Fall. Mais, à ce jour, le président n’a pas encore demandé de comptes à « tous ceux qui ont pillé la Guinée », comme il l’avait promis.

Recensement

Pour l’instant, ces mesures sont une goutte d’eau de solution superficielle dans l’océan d’une réforme profonde. Le premier défi sera de connaître les effectifs exacts de l’armée. Sont-ils 35 000 ? 45 000 ? Personne ne le sait, pas même les membres du cabinet présidentiel contactés par Jeune Afrique. Sont-ils faciles à recenser ? « Loin de là, explique encore l’officier à la retraite. Des chefs d’unité, comme celui de la distribution de carburant, un poste qui, soit dit en passant, a fait la fortune de Dadis Camara, des officiers de la Direction générale de l’intendance militaire [DGIM, chargée de la paie de la solde, NDLR] et des commandants de camp feront tout pour bloquer ce recensement. » En jeu : des « commissions » prélevées sur les soldes, le détournement du salaire de militaires fictifs, la fraude sur la distribution des vivres et du carburant… Certaines rentes de situation – bien qu’illégitimes – sont dangereuses à remettre en cause. Pourtant, « il n’y a pas de raison que l’armée guinéenne dépasse les 12 000 hommes », conseille le général sénégalais Lamine Cissé, qui a conduit la mission conjointe d’évaluation de la réforme du secteur de la sécurité pour la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), l’Union africaine et l’ONU au premier trimestre 2010. À cette date, l’organisation avait estimé les effectifs à 32 000 hommes.

Réduire les effectifs

Certes, Alpha Condé compte profiter de l’assainissement de la fonction publique pour envoyer 4 200 militaires à la retraite. De même, 4 000 soldats doivent se reconvertir en agents des eaux et forêts et 7 000 autres en gardes pénitentiaires ou en sapeurs-pompiers. Mais que faire des 3 000 jeunes recrutés sous Moussa Dadis Camara et qui n’ont pas rejoint les casernes ? « Leur intégration n’est pas à l’ordre du jour », tranche un cadre du ministère de la Défense. Mais il fait peu de doute que ces mesures ne suffiront pas pour inverser la structure d’une armée qui compte, selon les dires du président Condé, « plus de gradés que d’hommes de troupe » – deux officiers pour un soldat, pour être précis. Le ministère de la Défense n’exclut pas d’encourager à des départs volontaires à la retraite.

Un problème d’argent ?

Autre défi, le financement de la réforme, estimée par l’État à près de 30 millions d’euros. Où trouver l’argent dans un pays à l’économie exsangue qui attend encore de renouer avec les institutions de Breton Woods ? La France, dont le « soutien massif » a été demandé par le chef de l’État, compte appuyer cette initiative sur la base de l’accord de coopération militaire bilatéral signé en 1984. Nicolas Sarkozy a dépêché à Conakry le général Bruno Clément-Bollée, le patron de la Direction de la coopération de sécurité et de défense (DCSD). Un vétéran de la force Licorne en Côte d’Ivoire, qui connaît bien le terrain africain. Le soutien financier des États-Unis est aussi attendu. En visite à Washington, le 29 juillet, Alpha Condé a de nouveau sollicité le soutien de Barack Obama, qui a promis un « partenariat inconditionnel » aux quatre pays dont les présidents ont été reçus aux États-Unis (Bénin, Côte d’Ivoire, Niger et Guinée).

Mais l’argent ne réglera pas tout. La volonté et, surtout, le courage politique du président… feront peut-être le reste. Alpha Condé dit ne pas souhaiter « aller à la confrontation avec les militaires », mais l’attaque dont il a été victime sonne comme une déclaration de guerre de certains d’entre eux… et lui donne aussi l’opportunité de passer à son tour à l’offensive.

Un demi-siècle d'impunité

« Le problème de l’armée guinéenne est simple, explique un journaliste de Conakry. Chaque fois qu’un président est arrivé au pouvoir, il a promu des gens qui profitaient des situations pour régler des comptes, en toute impunité. » Ainsi Sékou Touré profitait-il des complots – réels ou supposés – pour envoyer mourir ses adversaires au camp Boiro. Lansana Conté, son successeur, n’a pas fait mieux. La répression qui a suivi le coup d’État manqué du colonel Diarra Traoré, le 4 juin 1985, a été l’occasion de dizaines d’assassinats. Moussa Dadis Camara n’a pas dérogé à la règle. Les responsables du massacre de plus de 150 opposants, le 28 septembre 2009, dans un stade de Conakry, n’ont pas été inquiétés. En février 2010, Human Rights Watch s’offusquait de la promotion accordée par Sékouba Konaté (successeur de Dadis Camara) à certains responsables impliqués dans les massacres, citant le commandant Claude Pivi et le lieutenant-colonel Moussa Tiegboro Camara, qui figuraient sur la liste d’interdiction d’entrée sur le territoire établie par l’Union européenne. Ils ont été confirmés par Condé, au poste de ministre chargé de la Sécurité présidentielle pour le premier, et de directeur de l’Agence nationale chargée de lutte contre la drogue, le grand banditisme, les crimes organisés et le terrorisme pour le second. Deux hommes influents avec lesquels le président doit composer.

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André Silver Konan, envoyé spécial

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Commentaires (1)

1. ba 12/10/2011

tout dependra de nouvelles autorite en place de verifie

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