La persécution du silence

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Deux jours plutôt, mon amie Yarie que j'appelle en jargon africain ma copine, me rappelait. «Oumou il y a exactement neuf mois, tu concluais ton dernier article par une de tes rodomontades en écrivant: Vont-ils encore réussir à récupérer et à étouffer la douloureuse marche de la Guinée vers une véritable transition démocratique? … Les péripéties d'un changement véritable ou les aléas d'une vaine routine. Question de détermination non de déterminisme patriotique. Eh bien voilà, la question est toujours d'actualité et je crois qu'il faut que tu t'y remettes et sérieusement.»

Je m'en étonne. Plutôt sérieusement. Il y a deux ans, Yarie n'a pas changé de parti politique et nous ne parlons de politique que par habitude. Notre résolution, je le lui rappelle doucement. «Nous avions décidé d'attendre que la transition tranquille promise s'installe dans son processus.» Sans pitié, elle me regarde de travers. Je m'en étrangle presque. Un regard pareil de la part de Yarie qui me chouchoute, Yarie dont je suis l'idole? J'ai dû dire quelque chose de malsain, très malsain. Elle le confirme. «Absolument incroyable, cette tête de mule que tu portes en croyant que tu portes une tête humaine capable de réfléchir.»

«C'est ce que je dis souvent.» Renchérit Ansou, en se plaçant dans le cadre de la porte de la véranda, les mains dans les poches. L'odieux. Bien qu'il soit certain de ne pas parler de la même chose que Yarie. Les deux ne sont jamais sur la même longueur tout simplement (onde ou autre chose). Mon plaisir. C'est mon amie à moi pas à lui. Son plaisir à mon cher époux, est d'entendre ma chère copine me passer un savon. Verbalement. Ce que depuis belle lurette, il a cessé d'oser faire, lui. Pas parce qu'il me craint physiquement (il le devrait d'ailleurs, je ne suis pas mal baraquée…) mais parce que quand je ne suis pas contente, il passe la nuit les mains entre les jambes (désolée, mais entre adultes …). Nos hommes en Afrique, faute de lois qui les refrènent, il vaut mieux avoir ses petits trucs. Sans trop pousser.

«Occupe-toi de tes clics sur internet.» Lui dis-je, en lui plantant mon regard instructeur de ce que je viens de dévoiler plus haut. Il se tasse. Je jubile. Le mec (mécréant) qu'il se taise. Avant de retourner au salon, il me sert d'une voix mielleuse en accordéon avec un sourire quémandeur, plaidant une réconciliation rapide : « Tu sais ma cocotte, je fouille le blog de O. Tity Faye. Son collègue de L'indépendant, J.R, m'a dit qu'il allait commencer la publication de Chronique d'une Démocratie annoncée. Mais je ne le trouve nulle part.»

Yarie et moi, nous nous regardons. Nous n'avons pas besoin de dire à Ansou qu'en deux clics il est sensé savoir si oui ou non la publication de ce livre a commencé. Mon regard à moi, demande à Yarie, «La tête de mule, elle est où ?» Ne croyez surtout pas que mon Ansou à moi, il est bête. Pas du tout. Mais parfois, j'ai l'impression que … Enfin depuis qu'il a passé ses cinquante-cinq ans, il n'arrête pas de se glorifier d'être vieux. Incroyable. Ça m'énerve! D'autant plus que je le soupçonne de vouloir se soustraire ainsi à certaines tâches, en oubliant exprès, en invoquant des maux de dos et d'articulations qui disparaissent, miraculeusement, au cours de certaines activités nocturnes (entre adultes…). Ce n'est plus le feu follet de tous les jours mais il peut encore occasionner des nuits blanches... Passons.

Sur la terrasse où nous sommes allées, abandonnant Ansou à ses réprimandes contre O. Tity Faye, j'attaque Yarie. «Qu'est-ce qui te prend de me tancer en présence d'Ansou. Tu sais qu'il adore ça.» Elle ne rigole pas en répondant. «Comment peux-tu ignorer que le gouvernement entrave la tenue des législatives? Un Exécutif seul en action depuis presque deux ans. Penses-tu que la transition démocratique progresse ainsi ? »

Je ricane, intérieurement, de l'ironie de la chose. Yarie aurait pu m'égorger si elle le soupçonnait mais je fais ma sérieuse en lui disant. « Tu sais Yarie, notre nouveau président démocratiquement élu par une alliance démocratiquement évincée de la mouvance présidentielle est un professeur de Droit qui a vécu plus de 30 ans en France. Tu t'imagines? Dans le pays de la Révolution! Je suis sûre qu'il réfléchit à la meilleure façon de nous enseigner les règles, les principes et les idéaux de la Démocratie, bien astiqués et consignés dans un bréviaire. Après sa longue marche d'opposant, je ne serais pas étonnée qu'il nous propose un livre vert, à la manière de Mao Zedong. »

Ma copine me cisaille du regard comme si j'étais la principale responsable. Je m'inquiète. Pourquoi suis-je le seul objet de son courroux, aujourd'hui. Je ne suis ni leadeur de parti politique ni membre du gouvernement. Lugubre, elle déclare: «Quand il était opposant, il disait que nous avions été privés de Démocratie sous la Tyrannie de la première République. Il a qualifié, avec d'autres, la deuxième République de Dictature militaire.» Elle se donne un temps de réflexion. J'en profite pour lui dédier un sourire radieux; le genre qui fait fondre mon cher Ansou. Elle, Yarie, elle l'ignore souverainement.

Au contraire, elle invective à l'aveuglette. « Je me demande d'où ils prennent ces idées-là? Ceci et cela manquent aux populations qu'ils ne consultent jamais. S'insurge mon amie. Dans l'opposition, la consigne est tout manque aux populations. Lorsqu'ils sont en mesure de donner ce qui manquait aux populations, ils disent ouou ou-oun! Attendez. Il n'est pas possible de vous le donner pour telles raisons. On a le Fmi et la Banque mondiale sur le dos. Ces anciens opposants devenus président de la République en viennent à infantiliser le peuple. »

Je prends mon courage à deux mains. « Ils ne l'infantilisent pas ils le trompent … » C'est, encore, Ansou sur le pas de la porte menant à la terrasse qui s'interpose: «Comment ?» interroge-t-il. Celui-là, me dis-je, il recevrait bien quelques pruneaux si j'avais le magnum de l'inspecteur Harry Callaghan à portée de main. Pas aux endroits essentiels qui le tueraient, c'est le père de mes enfants et je me suis habituée à l'aimer, mais là où ça ferait mal un bout de temps afin qu'il ne s'occupe que de guérir. La cuisse par exemple qui est assez charnue. En un coup d'œil sur ma face expressive, à dessein, il a saisi mes intentions dangereuses pour sa santé et il s'éclipse sans attendre la réponse. Ansou s'en va en marmonnant, «c'était juste une question quoi.»

Je m'étonne d'entendre Yarie le singer en martelant : « c'est la question quoi : comment ? Il a raison le pauvre Ansou que tu menaces à tort, chère amie. » C'est tout nouveau ça ! De Charybde en Scylla ? L'inverse est mieux dans mon cas. Considérant que, n'ayant pas pris de seconde épouse ni de maitresse (deuxième bureau) Ansou reste mon amoureux. Considérant que Yarie ne déverse sa bile que sur moi. Je crains de sa part, une réaction de dissociation; ce que les avocats appellent pour défendre leurs clients, coupables de meurtre, une impulsion irrésistible. La personne qui en est victime commettrait des actes en toute irresponsabilité. En d'autres termes, elle aurait perdu la notion du bien et du mal aux moments où elle commet l'acte du bien ou du mal. Heureusement que le conditionnement premier est un acte qui aurait, auparavant, déstabilisé cette personne. Qu'ai-je fait cette semaine qui aurait déstabilisé mon amie à ce point ? Me demandais-je au bord de la réaction de dissociation moi-même. Attention me dis-je, c'est Yarie qui est en question, Oumou Tata. Bon ! Je refuse d'être traumatisée par l'attitude de Yarie ou l'ingérence de mon époux que je trouve coupable, très coupable… On verra ça plus tard.

En attendant, comme si elle comprenait mon profond désarroi mêlé d'inquiétude, mon amie daigne m'éclairer. «Oumou Tata, ce n'est pas la peine de t'évertuer à jouer les scènes de panique sur le Titanic. D'abord tu n'es pas bonne. Ensuite, tu ressembles à une poule mouillée. Je m'en prends à toi parce que tu as cessé d'écrire et je considère ton attitude comme une démission. Voilà.»

J'ouvre la bouche et la referme ne sachant que dire ou que croire. En se débarrassant de sa philie  amicide, Yarie a choisi de se réfugier dans la folie légère. Ma phobie à moi.  Elle l'est, parce que cette commère et moi, je le répète, avions convenu d'accorder une période de grâce à notre professeur-président. Elle vient de le méconnaitre tout simplement en se drapant dans le manteau de la juge. Ripou? On aurait tout vu en Afrique. Tout de même! Qu'on dise que l'Afrique a ses valeurs, je ne crois pas que la volte-face de Yarie entre dans la catégorie.  Voilà que je divague par sa faute …

Revenons à nos moutons. « Chère amie, plaçais-je, revigorée à l'idée d'être désormais sauve, il ne s'agit pas d'écrire pour le plaisir de se lire mais d'écrire ce qui vaut la peine (ou la joie) d'être lu. Pour ce faire une période d'observation, nous en avions convenu, s'imposait. » Elle semble être K.O en s'en souvenant. Je ne cache pas ma joie. Yarie n'est pas moins placide en répliquant, l'instant d'après. «Oumou, l'observation doit être une abréviation pas une éternité. O. Tity Faye, lui, l'a compris. Il a décidé de publier son livre sur son blog pour rappeler aux uns et aux autres que ce qui fut fait, si l'on y prend garde, va être refait au grand dam de tous. »

J'ouvre la bouche de nouveau et la referme sans rien dire. Elle fuse de mes cours de philo, et je la reçois en plein cerveau, la maxime : « Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. » La torture ensuite. Je cherche dans le même cerveau endolori l'auteur, en fronçant la peau du front, plissant les yeux, les poings fermés. Ça ne vient pas. Alors là, il faut que quelqu'un paie. Et vous savez qui. Je hurle: «Ansou, Ansou, Ansou. Je ne t'appellerais que trois fois et c'est déjà fait.» À mon cri de détresse, il déboule de la porte, le cher époux, inquiet et résolu. L'ennemi pour lui, dans ces cas-ci, ne peut être que Yarie. Les deux se détestent sympathiquement, je vous le rappelle. Croyant tenir sa vengeance, cette fois, il lui fonce dessus les bras tendus, en criant : « Qu'est-ce que tu lui as fait ? »

La suite est digne des films d'héroïne de Wushu (Kung-fu). Mon amie esquive et mon mari s'étale de tout son long, juste derrière moi. Il est marri. En rire ? Non. Yarie s'adosse à un pilier de la véranda, un balai dans une main, un petit pilon à piment dans l'autre. L'amazone. Perdu dans ma quête d'un auteur étudié quinze ans plutôt, je me penche sur Ansou. Qui a dit, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. Il protège sa tête de son bras recourbé en soufflant, Blaise Pascal.

Ahan! Dis-je en me relevant, satisfaite. Yarie comprend du coup et laisse tomber ses instruments de combat. Ansou se relève péniblement en répétant, «Pourquoi ? Pourquoi? Pourquoi?». Je le cajole de mes yeux, encore un peu ensorceleurs. Malgré l'usure des éclats par le défilé des soleils, mes yeux savaient encore faire des promesses qu'un mari ne pouvait ignorer. Il se calme pendant que j'explique. «Yarie me disait que le professeur-président, détenant à présent le pouvoir, va se comporter comme ses prédécesseurs; en faisant en sorte que par la force soit accepté ce qu'il prétendrait être bon et suffisant. Qu'il le soit ou non. »

En se grattant la tête, Ansou interroge : « fallait-il que je paie d'une chute humiliante vos spéculations politiques?» Depuis son pilier où  elle a pris la précaution de rester, Yarie répond sarcastique. «On a fait appel au sexe fort. Comme tu le sais, c'est l'homme qui ordonne et la femme obéit. Dans les difficultés, on vous fait appel, homme. Bien sûr, le reste de son attitude est un total démenti.

Lentement Ansou récite : « Le silence est la plus grande persécution…. Je me demande quel est l'auteur de cette citation? » J'ai compris. Je prends mes jambes à mon cou et bouscule Yarie qui tentait, déjà, de fermer la porte de la véranda menant au salon. De l'intérieur, nous réussissons à la fermer … Nous connaissons Ansou, il se venge de tout… D'une façon ou d'une autre. Mais enfin qui est l'auteur de cette citation? Je découvre, des jours plus tard, qu'il s'agit du même auteur. L'autodafé. Mieux vaut s'en tenir aux citations africaines … Vous comprenez pourquoi ?

Par Oumou Tata Fofana

Transmis par O.Tity Faye

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