Les élections en Guinée font craindre des violences ethniques

Alioubarry

Un interminable feuilleton électoral accapare l’attention de la classe politique en Guinée. Une élection présidentielle est prévue le 11 octobre 2015, pour laquelle de nombreux candidats semblent se préparer.

Mais la course est perturbée par un bras de fer entre le pouvoir et l’opposition sur un autre scrutin, communal. Les partis d’opposition veulent que ces élections locales, initialement prévues en mars, se déroulent avant la présidentielle, alors que le pouvoir et la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) évoquent janvier 2016. L’opposition, du coup, boycotte le parlement.

Cette situation inquiète les observateurs, et parmi eux Aliou Barry. Cet ancien officier et haut-fonctionnaire en France est retourné en Guinée en 2008 pour y créer l’Observatoire national pour la démocratie et les droits de l’homme (ONDH), sous les auspices de l’ancien premier ministre Lansana Kouyaté. Cet organisme s’est récemment sabordé après la création par décret d’une Institution nationale des droits humains (INDH), au sujet de laquelle la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) s’interroge. Aliou Barry, qui se présente aujourd’hui comme politologue, était de passage à l’occasion d’un colloque intitulé « La Guinée en perspective » organisé le 24 juin par l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE) et l’Association de l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) – Région Paris Ile-de-France.

« Une histoire de violences politiques »

« Toute l’histoire politique de la Guinée est une histoire de violences. C’est un état d’esprit qui a été inculqué aux forces de défense et de sécurité. Elles tirent à balles réelles à chaque manifestation », commence-t-il. « Après l’indépendance en 1958, le pays a connu 26 ans de violences et de purges sous Sékou Touré. Puis une junte militaire a pris le pouvoir, portant à sa tête Lansana Conté qui a instauré le multipartisme et le libéralisme économique, tout en se maintenant au pouvoir 24 ans. À sa mort, c’est à nouveau un militaire, le capitaine Moussa Dadis Camara qui s’est imposé sans passer par les urnes. Il faudra attendre 2010 pour qu’un président civil soit élu, Alpha Condé ».

« Kouchner, Blair et Zuma sont intervenus »

« En même temps, tous les Guinéens savent qu’Alpha Condé, un opposant historique, n’était pas le vrai vainqueur », affirme Aliou Barry. « Au premier tour de l’élection, le 27 juin 2010, il est arrivé deuxième, avec 18,25 % des voix, derrière Cellou Diallo, un ancien premier ministre qui obtint 43,69%. C’est alors que Bernard Kouchner, qui était à l’époque ministre des affaires étrangères français et qui était un ami d’enfance d’Alpha Condé, Tony Blair, l’ancien premier ministre britannique et Jacob Zuma, le président de l’Afrique du sud, sont intervenus ».

« Un changement d’opérateur entre les deux tours de scrutin »

« Ils ont soutenu l’exigence d’Alpha Condé de changer entre les deux tours l’opérateur technique du scrutin », explique-t-il. « La société sud-africaine Waymark a été retenue, qui s’était déjà fait remarquée pour la falsification de résultats au Cameroun. Et le 15 novembre 2010, Alpha Condé a été déclaré vainqueur du second tour avec un score de 52,52 %. Cellou Diallo a accepté ces résultats au nom de la paix. Sinon, il y aurait eu des soulèvements de sa base et la répression aurait viré au carnage ».

 « Deux surprises récentes »

« Le prochain scrutin s’annonce déjà tendu car il y a eu deux surprises récentes », prévient le politologue. « Il y a quelques jours, Moussa Dadis Camara, qui vit depuis cinq ans au Burkina Faso, a annoncé qu’il créait un nouveau parti politique et démissionnait de l’armée. Il a parlé de rentrer en Guinée et de se porter candidat à l’élection présidentielle. Puis Cellou Diallo a annoncé une prochaine alliance électorale avec lui. Une façon de montrer qu’il n’est pas seulement le candidat de son ethnie, les Peuls. Dadis Camara vient, lui, de la région forestière. Le parti de Diallo, l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) est en fait le moins ethnique de tous, ce que sa base lui reproche en disant qu »il fait le démocrate’ ».

« Le massacre du 29 septembre 2009″

« Du coup, Alpha Condé va tout faire pour que Dadis Camara soit inculpé par un pool de juges qui enquête sur le massacre commis le 29 septembre 2009 lors d’un grand meeting de l’opposition dans le plus grand stade de Conakry », estime-t-il. « Dadis Camara était alors au pouvoir c’est la garde présidentielle qui a tiré. Il y a eu plus de 150 morts, des dizaines de femmes violées. J’ai été le secrétaire de la commission d’enquête internationale mise en place par l’ONU et encore aujourd’hui et j’ai la chair de poule quand je repense aux témoignages entendus. L’actuel procureur de la Cour pénale internationale (CPI) Fatou Bensouda, a pleuré à chaudes larmes ».

« Une situation très volatile dans la région du bec de perroquet »

« Dadis Camara a rejeté la responsabilité de ces massacres sur son aide de camp, qui était aussi le chef de la garde présidentielle », souligne l’observateur. « Or après cinq ans où le pouvoir semblait faire trainer les choses, les juges ont accéléré leurs enquêtes après l’annonce de sa candidature et ils ont inculpé quinze personnes en quatre jours. Tout cela va rendre la situation très volatile dans la région dite du Bec du Perroquet, frontalière du Liberia, de la Sierra Leone et de la Côte d’Ivoire. Dadis Camara y a beaucoup de supporteurs parmi des jeunes qui ont participé aux guerres civiles dans les pays voisins et qui ne savent  pas faire autre chose que la guerre ».

 « L’armée a gouté au pouvoir »

« Cette histoire de violences explique pourquoi la Guinée ressemble à un pays au sortir d’une guerre », soupire Aliou Barry. « La corruption est généralisée dans tous les rouages de la société. La société civile est affaiblie, les partis restent fondés essentiellement sur des bases ethniques, le parti au pouvoir, le Rassemblement du peuple guinéen (RPG), tripatouille, et l’armée se tient à l’affût. Depuis plus de deux décennies, l’armée a gouté au pouvoir. Or du fait de certaines réformes, elle se sent flouée, déshabillée de certains de ses privilèges ».

« Ebola a mis le pays en quarantaine »

« À cause de toutes ces tensions, les investisseurs se détournent  de la Guinée », s’inquiète-t-il. « Et Ebola a carrément mis le pays en quarantaine. La croissance va être négative en 2015. Il y a un risque de non paiement des fonctionnaires. Le pays fait du surplace. Il a les capacités d’être le château d’eau et le grenier de la sous-région d’Afrique de l’Ouest, mais plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, le plus souvent sans eau et sans électricité. Il a les plus grandes réserves de fer au monde mais il n’y a eu aucune exploitation depuis quinze ans et deux géants miniers, Rio Tinto et Vale, appuient des partis différents ».

 « Les inégalités menacent la cohésion sociale »

« Alors que la Guinée, à l’aube de son indépendance, était présentée comme le pays d’Afrique offrant les meilleurs perspectives de développement, son produit national brut par habitant ne dépasse guère aujourd’hui 500 dollars, ce qui la classe parmi les vingt-huit pays les moins avancés. L’ampleur des inégalités menacent la cohésion sociale et fait courir le risque d’une grave crise sociopolitique ».

« Un État prédateur »

« L’État est pratiquement inexistant et l’administration s’est délité. On l’a vu au niveau des infrastructures de santé, avec Ebola », souligne-t-il. « Au niveau de plusieurs régions, ce sont les Églises, les communautés villageoises, les ONG et les confréries religieuses qui prennent le relais. Les différents dirigeants n’ont pas su mettre en place un projet national qui surpasse les solidarités ethniques. Nous avons eu affaire depuis l’indépendance à un État prédateur qui s’est mis en place avec des élites ne tenant leur privilège que du bon vouloir du responsable suprême ».

« De fausses rumeurs sur les Peuls »

« Une jeunesse privée d’emploi, donc d’avenir, engendre inéluctablement des frustrations, une violence latente qui peut suivre les contours de l’ethnicité. La situation en Guinée évoque de façon inquiétante celle de la Côte d’Ivoire au temps de Gbagbo », s’alarme l’ancien observateur des droits de l’homme, qui a lui-même été victime d’exactions le 23 octobre 2010. « Tous les clignotants passent au rouge. Le président ivoirien Alassane Ouattara est d’ailleurs venu voir deux fois Alpha Condé pour dénoncer le slogan ‘tout sauf un Peul’ qui lui rappelle le slogan ‘tout sauf un Dioula’ brandi contre lui. Alpha Condé répand de fausses rumeurs sur les Peuls, qui sont l’ethnie majoritaire. Il dit que s’ils prennent le pouvoir, ils le garderont pendant cent ans. Tout est fait pour transmettre la peur que les Peuls arrivent au sommet de l’État ».

« Aucun bilan à faire valoir »

« Alpha Condé n’a en fait aucun bilan à faire valoir », dénonce-t-il. « Même au pouvoir, il a gardé un état d’esprit d’opposant, rejetant sur les autres ses échecs. Et c’est lui au contraire, qui a ethnicisé l’administration, nommant sa famille, son entourage, les représentants de son ethnie, les Malinkés. Dans ce contexte de crise, les élections peuvent jouer le rôle de détonateur ».

Source: La Croix

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