En forêt, nous sommes entrain de perdre notre identité

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« En Forêt, nous sommes en train de perdre notre identité et c’est cela que nous critiquons. Je suis resté avec mes convictions, je n’ai pas demandé pardon et je suis resté plus longtemps en prison. Ils m’ont interdit de parler à la radio mais cela est sans importance... »

C’est là un extrait d’une conversation avec un ancien animateur de la radio rurale de N’Zérékoré qui fut emprisonné et interdit d’antenne dans les années 90.

J’ai compris toute l’intégralité de ce fait divers en deux étapes. La première, j’étais en vacances à N’Zérékoré lorsque mon père aborda brièvement une invitation à une réunion qu’il avait reçue de la part de certains cadres guerzé (ou forestiers) à Kpaya, un village situé à 10km de la ville. Il n’avait pas pu y aller et il disait heureusement car de cette réunion, un communiqué fut rédigé et lu à la radio rurale.

Dans le communiqué, le nom du sage Amara Nokè Traoré fut cité, ce qui provoqua la colère de ce dernier ; tous les signataires furent emprisonnés et libérés après des excuses sauf un qui refusa de s’exécuter, il resta plus longtemps en prison. Il ne fut libéré que quand il y eut surpopulation carcérale.

L’arrivée de visiteurs mit fin à cette conversation. Je n’avais pas cherché à en savoir plus mais ce que j’avais retenu, c’était le nom d’un pharmacien que j’aime bien et la description de celui qui animait à la radio rurale.

La seconde étape, en 1997, là je me souviens bien puisque je m’étais installé à N’Zérékoré, j’allais rendre visite à une tante maternelle et chemin faisant, j’ai rencontré ce Monsieur que je connaissais de vue, nous allions dans la même direction et là l’histoire de Kpaya me vint à l’esprit :

- Dis mois, tu n’étais pas signataire du communiqué de Kpaya ?

« Oui mon cher (il éclata de rire), oui c’est bien moi, tu sais nous avons dénoncé un fait, nos parents qui se sont convertis à l’Islam, ce que nous nous ne condamnons pas, c’est une grand religion comme le christianisme, par contre, ils ont changé leurs noms de famille comme le vieux Amara Nokè Traoré. C’est moi qui ai lu le communiqué à la radio ; en Forêt, nous sommes en train de perdre notre identité et c’est cela que nous critiquons. Je suis resté avec mes convictions, je n’ai pas demandé pardon et je suis resté plus longtemps en prison. Ils m’ont interdit de parler à la radio mais cela est sans importance. »

Nous nous sommes séparés au grand marché, il allait vers Gonia et moi vers le quartier de Dorota.

Des Forestiers qui changent de nom ? Je n’avais pas eu assez de temps avec lui pour avoir plus d’explications et il faut dire qu’à l’époque, loin de la communication, je ne cherchais pas souvent à creuser un sujet.

Chez ma tante maternelle qui fut une chrétienne, après le décès de son mari, elle épousa en secondes noces un musulman d’où sa conversion. Elle a gardé son prénom catholique, la question me revient à l’esprit :

- Maman, j’ai rencontré l’une des personnes qui avaient été emprisonnées avec la réunion de Kpaya, il m’a dit qu’il y a des guerzé qui ont changé de nom de famille...

Je n’avais pas encore fini ma phrase quand ma tante enchaina « Ehhhhhh mon fils, tu soulèves là un problème qui a fait beaucoup de bruit ici. Nos parents disent souvent manizèli (littéralement, la prière des Malinkés), ce qui n’est pas vrai, c’est l’islam, les convertis prennent les prénoms qui sont dans le coran comme les chrétiens le font avec les saints dans la bible. Par contre l’erreur de nos parents fut de prendre aussi les noms de famille de ceux qui les ont convertis. C’est peut-être la manière qui est à déplorer mais les jeunes avaient raison, le vieux Amara Nokè est de ceux-là. Il est descendant du fondateur de N’Zérékoré, c’est un Zogbèlèmou ; c’est la même chose que ton grand-père, il est Lamah et il a pris le nom Cissé. »

Voilà comment j’ai su pour la première fois l’origine du nom Cissé dans ma famille maternelle ; je ne m’étais jamais posé la question.

Ma mère me racontait l’histoire de sa grand-mère paternelle, l’origine de leur village, ce qu’elle fit pour le village de Kpaya, comment son père s’y installa. Tous des guerzé. Elle m’a raconté aussi l’histoire de leur frère ainé qui alla à l’aventure et ce dernier me donna plus de détails sur ses périples, ses études en Egypte et sa nomination par Lansana Conté comme grand imam de N’Zérékoré.

Dans ma rubrique « Hommage aux ainés », je parlerai un jour de cet oncle.

Le 26 avril 2014, j’ai rencontré dans le Maryland aux USA, un membre du Bloc Libéral, Blaise Faya Tinguiano et, au cours de nos conversations, il commença à raconter l’histoire de sa famille qui se résume ainsi.

« Il y avait quatre frères kissiens, des Tinguiano. Un s’est converti à l’islam et changea de nom pour prendre Tounkara, ce qui amena quelques conflits, Jean Faragué Tounkara qui fut ministre sous Sékou Touré est de sa lignée, etc.»

Pour Blaise Tunguiano, la jeune génération qui connaît l’erreur des ainés, doit changer et reprendre leurs noms, en tout cas c’est ce qu’il aurait fait à leur place.

Je n’avais pas ma caméra disponible, c’est le lendemain que j’ai filmé son témoignage que je compte publier bientôt.

Je croyais que cela ne s’était produit que dans la région de N’Zérékoré mais j’apprends que c’est partout dans la région forestière.

Quand il y eut des problèmes dans la région forestière, des compatriotes ont produit des articles assez intéressants. Je n’avais pas eu le temps de participer au débat mais je tiens à dire que parmi les causes des conflits, il faut citer évidemment l’économie, les domaines, la religion, le problème identitaire et la langue entre autres.

Quand Sékou Touré décida l’enseignement des langues nationales, à Conakry le Soussou fut enseigné, à Labé, le pular, à Kankan, le malinké mais à N’Zérékoré, il aurait été mal vu d’enseigner le malinké alors qu’il n’était pas question de donner les cours en guerzé à tout le monde donc on coupa la poire en deux.

Ecole pour malinké (à N’Faly Touré par exemple) et école pour guerzé (à Goikouya).

Comprendra qui voudra.

En conclusion : quand j’ai dit pour la première fois sur le net que maman est Cissé, je me souviens du post d’un internaute anonyme qui déclara que je dis que je suis le neveu de Cissé pour plaire.

Non Monsieur, ce n’est vraiment pas le genre de la maison, j’écris sur le forum pour partager mes petites connaissances de l’histoire de notre pays ou pour donner mon point de vue sur la situation chaotique que nous vivons, n’en déplaise.

Je partage le point de vue de Blaise Faya Tinguiano. C’est pour cela qu’à mon prochain voyage en Guinée, je changerai mon extrait de naissance pour mettre Lamah à la place de Cissé comme nom de ma mère.

Vous voyez bien Monsieur l’anonyme, je suis le neveu des Lamah et fier de l’être.

Paul THEA

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