Sidya Touré sur RFI: « Le dialogue a été suspendu parce que nous avons voulu tirer la sonnette d’alarme »

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En Guinée Conakry, voilà deux ans et demi que tout le monde attend des élections législatives qui ne viennent pas, faute d'accord entre le pouvoir et l'opposition sur le fichier électoral. Depuis trois semaines, enfin, les deux camps commencent à se parler, mais du bout des lèvres. Y a-t-il quand même des raisons d'espérer ?  Sidya Touré préside l'Union des forces républicaines (UFR). Arrivé troisième à la dernière présidentielle, il est l'un des grands leaders de l'opposition guinéenne. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Après des mois et des mois de blocage, le dialogue a repris le 3 juin entre le pouvoir et l’opposition. Mais la semaine dernière, à la suite de violences policières contre des partisans de Cellou Dalein Diallo, leader de l'Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), principale formation de l'opposition guinéenne, vous avez suspendu ce dialogue. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Sidya Touré : Nous avons voulu tirer la sonnette d’alarme parce que ce jour là, il y a eu des violences inacceptables à Conakry, non seulement de la part de la police, mais également de la part d’une certaine milice organisée par certains proches du pouvoir. Et une fois cette semonce bien envoyée à tout le monde, nous avons attendu le retour de l'envoyé spécial des Nations unies, Said Djinnit. Et les négociations sont en train de se faire, en coulisse, en ce moment. La semaine prochaine, les choses seront beaucoup plus visibles, je l’espère.

Vous dénoncez les violences policières, mais n’y a-t-il pas eu aussi, ces derniers mois, des policiers qui ont été tués lors de manifestations que vous avez organisées ?

Nous déplorons cela. En un an, 50 personnes ont été tuées à Conakry dont je pense deux policiers. Ce sont des choses qu’on déplore surtout que les manifestations avaient été organisées dans un seul but, c’était d’avoir un dialogue structural avec le gouvernement. C’est ce dialogue qu’on vient d’ouvrir. Si on l’avait ouvert il y a deux ans, il n’y aurait pas eu de manifestations. Donc j’estime que c’est quelque chose qui est inacceptable et c’est l’une des raisons pour lesquelles, à partir du 2 mai, j’ai arrêté de participer à ces manifestations, parce que non seulement elles étaient violentes mais elles commençaient à prendre un caractère communautaire que je ne pouvais pas accepter.

« J’ai hérité d’un pays de violences où l’on tue et où l’on lynche pour un rien. Je ne peux pas tout changer du jour au lendemain », dit le président Alpha Condé ...

Je trouve que cette déclaration est vraiment grave parce que cela fait deux ans et demi, près de trois ans, que ce pouvoir est en place. S’ils avaient posé sérieusement ces questions, on ne se trouverait pas dans une telle ambiance. C’est un aveu d’échec.

A l’origine du dialogue le 3 juin, une double concession : le pouvoir a accepté de reporter les législatives du 30 juin et vous avez accepté que l’opérateur sud-africain Way Mark continue de réviser le fichier électoral. Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis sur cet opérateur ?

D’abord, ce n’était pas une concession de ne pas tenir les élections du 30 juin puisque techniquement, c’était impossible. C’est une date qui avait été fixée je ne sais comment. En ce qui concerne nos problèmes de Way Mark, nous avons accepté parce que nous avons discuté avec la communauté internationale qui a mis en place un système de sécurisation du ficher. Way Mark-Sabari ne s’occupera plus de la centralisation du décompte des votes. Deuxièmement, nous avons décidé de pouvoir envoyer deux experts qui vont contrôler le fichier tel qu’il est.

Ensuite au niveau de la Céni (Commission électorale nationale indépendante), il a été accepté un comité de veille qui va être présidé par un magistrat de la Cour suprême. Un délai va être ouvert pour que nous puissions faire enregistrer les électeurs de l’opposition qui, en grande partie, n’avaient pas participé à cette révision. Voilà qui nous permet de faire un pas en avant en nous assurant qu’au fur et à mesure du processus, nous serons présents pour contrôler ce qui va se passer.

Longtemps vous avez soupçonné l’opérateur Way Mark d’avoir sur-inscrit les Malinkés de Haute-Guinée et d’avoir sous-inscrit les Peuls de Moyenne-Guinée. Est-ce que cette inquiétude est dissipée aujourd’hui ?

Le problème ne se posait pas uniquement en ce sens. Il est certain qu’il y a une région où il y a eu des inscriptions pléthoriques.

La Haute-Guinée ?

La preuve : quand vous prenez le fichier de 2010, il y avait 4,270 millions d'électeurs. On nous a présenté un nouveau fichier où il y avait 6 millions d’électeurs. Mais ce rajout venait de certaines régions et de certains quartiers de Conakry. Un premier balayage a permis d’en effacer un million. Une deuxième vérification du « dédoublonnage » a permis d'en enlever 200 000. Donc il y avait réellement un problème, ce n’était pas qu’un soupçon. Et c’est l’une des raisons pour lesquelles, nous avons pris toutes les dispositions que je viens d’énumérer pour nous assurer que nous pourrons aller à des élections acceptables par tous.

Et si tout va bien, quand les Guinéens pourront-ils élire leurs députés ?

Vers le mois de septembre, octobre.

Est-ce qu’il n’y a pas dans votre propre camp des jusqu’aux-boutistes qui ne veulent pas de cet accord et qui jouent le pourrissement dans l’espoir d’un nouveau putsch militaire ?

Non, je pense que ce serait aller trop loin. Mais c’est également les résultats extrêmement mauvais de ce gouvernement qui font penser à des choses de ce genre. Est-ce qu’il y a des jusqu’aux-boutistes ? Oui, peut-être qu’il y en a, mais je ne crois pas que cela va peser sur la décision de l’opposition.

Vous dites que rien n’est fait mais n’y a-t-il pas, depuis l’arrivée d’Alpha Condé au pouvoir, de vrais efforts pour une plus grande rigueur budgétaire et financière ?

Je veux bien voir mais ce n’est pas ce que j’ai vu. Il y a eu une année d’ajustements au cours de laquelle on a resserré le budget de dépenses publiques. Ça nous a permis d’atteindre l’initiative PPTE (initiative Pays pauvres très endettés, adoptée conjointement par le FMI et la Banque mondiale, ndlr). Mais la réalité d’aujourd’hui, c’est que l’économie guinéenne est en train de décliner sévèrement.

Nous avons un taux de croissance en baisse, des entreprises qui ferment, des emplois qui se détruisent. L’usine de Fria par exemple est fermée depuis un an et demi : 4 000 personnes y chôment et dans toute une ville, près de 100 000 personnes qui vivaient de cette usine sont donc aujourd’hui abandonnées à elles-mêmes. Tous ces évènements sont arrivés depuis deux ans et demi. Donc j’estime que nous avons des problèmes réels aujourd’hui de gouvernance économique.

Le problème est que les seules possibilités de recettes pour ce pays pour le moment proviennent du secteur minier. Les trois plus grosses compagnies mondiales (que ce soit Rio Tinto, BHP Billiton, Vale, chacune de ces compagnies a une capitalisation boursière entre 120 et 150 milliards de dollars) plient bagages ensemble de la Guinée, en partant avec les sous-traitants. Nous avons aujourd’hui le constat pour 2013, annoncé par le ministre du Budget, d’une chute, d’une moins-value de plus de 30% des recettes intérieures du pays. Où est-ce que vous voulez que cela nous amène ? Les bonnes intentions, c'est bien. On a besoin que de nouveaux investissements se fassent en Guinée, ce qui n’est pas le cas.

Source: RFI

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